85ème anniversaire des exécutions du 22 octobre 1941

Lundi  20.10.1941

Nous sommes ostensiblement gardés par des soldats allemands, des patrouilles en armes circulent autour du camp. Des soldats allemands sont en faction dans les miradors…Il se passe quelque chose d’anormal. Des bruits confus circuleraient sur des événements à Nantes et Paris.

Mercredi 22.10.1941

13h15- Des soldats allemands  relèvent les factionnaires français. Ces consignes prolongées dans les baraques, la visite de longue durée du sous-préfet ce matin, le rassemblement des gendarmes : tout cela sème le pressentiment d’un drame.

Enfin, fait alarmant, cinq soldats allemands pénètrent dans le camp. Ils sont précédés d’un officier. L’un d’eux porte sur l’épaule un fusil mitrailleur. Il est en position au milieu du terrain. Ordre est donné de rentrer dans les baraques. « Rentrez, rentrez vite.  Personne dehors! »

Quelques camarades ont pu voir sortir de la [baraque] 19 les premiers otages. Les soldats allemands et leur officier accompagnés du sous-lieutenant Touya pénètrent dans notre quartier. Les voici à la [baraque] 1, puis à la 3, à la 4 , à la 8 , enfin à la 9 et à la 10.

14h – Touya entrouvant la porte de notre baraque lance sans hésitation un seul nom « Guy Môquet ». Guy répond « Présent ». Arrivé près de la porte [il lance] « Au revoir les copains ». Nous n’osons pas parler. Nous ne pouvons pas parler ! Je pense à eux tous. Chacun laissera après lui un impérissable souvenir.

Les oreilles et les yeux sont aux aguets, une voiture entre dans le camp. Nous écoutons. Un chant s’élève. C’est La Marseillaise. La porte du camp laisse passer un fourgon automobile suivi de deux grands camions conduits par des allemands. Alors les chants redoublent. La Marseillaise, Le Chant du départ lui succède, L’Internationale jaillit à sn tour et une jeune voix lance La Jeune Garde ! Guy Môquet !

Par la fenêtre nous devinons que nos camarades prennent place dans les camions. Enfin les moteurs tournent. Nos camarades font un pas de plus vers leur destin. Et La Marseillaise gagne. Elle s’envole des camions, irrésistible, gagne tout le camp, baraque par baraque. Et nous voici tous dehors et dans un sursaut de farouche énergie, 400 poitrines lancent encore une fois, à tous vents, face aux soldats allemands et aux gendarmes français, deux couplets et deux refrains de La Marseillaise. Le sous-lieutenant Touya fait un geste voulant commander le silence. Nous crions d’une seule voix « Nous les vengerons ! »

Un camarade rapporte  les renseignements recueillis auprès du sous-lieutenant Touya : « Les Allemands ont emmené 27 otages. Ils seront fusillés dans une heure. »

16h10 – Du lointain, pour la3ème fois en 15 minutes, le bruit d’une salve de mousquetons arrivent à nos oreilles inquiètes. 27 des nôtres, et des meilleurs, tombent fiers et courageux, dans une carrière à deux kilomètres du camp.

16h20 – Nous nous trouvons tous au rassemblement. Nous rendons un suprême et digne hommage à ceux qui sont morts comme ils ont vécus, qui resteront la fierté du peuple de France. Encore une minute terrible vécue.

Nous la revivrons à 19h. Jamais silence aussi profond n’avait présidé à l’appel. Encore une fois l’émotion est à son comble. Nous remarquons le sublime courage de la camarade Kérivel [dont le mari, Eugène, est au nombre des 27 ]

Samedi 1er novembre

[Mercredi] au départ des camions, les gendarmes ont rendu les honneurs militaires à nos camarades.

Le jeudi 23 le sous-lieutenant Touya a affirmé avoir obtenu des Allemands qu’aucun nouvel otage ne serait pris dans le camp.

Pierre RIGAUD

Jour après jour, Pierre Rigaud, interné dans le camp de Choisel à Châteaubriant  a tenu son journal pour garder trace des menus et grands événements de la vie quotidienne. Il a lui-même ensuite été fusillé le 7 mars 1942 près de Compiègne. Conservé au Musée de la Résistance nationale, à Champigny/Marne, son journal a été édité, introduit et annoté par Louis POULHES (éditions Atlande)

Avant de partir vers le peloton d’exécution, les otages regroupés dans la baraque 6 avaient tenu à graver d’ultimes messages sur les planches de la baraque. Immédiatement retirées et mises en sécurité, elles ont pu être récupérées grâce au dentiste Roger Puybouffat et à la jeune Esther Gaudin, dont le père Pierre Gaudin était interné à Choisel. Elles sont déposées au musée d’Histoire vivante de Montreuil (93).

« Nous vaincrons quand même » avait écrit Jean Grandel.

C’était il y a 85 ans. Depuis chaque année,  cet octobre sanglant de 1941 est commémoré et hommage est rendu aux 27 de Châteaubriant, aux 16 de Nantes et aux 5 du Mont-Valérien, les 50 Otages (en fait 48).

Ce n‘est pas seulement pour se remémorer ce tragique événement mais aussi, pour toute personne qui veut changer le présent, se rappeler les combats et les victoires d’hier. La réappropriation des valeurs, des politiques et des victoires de la Résistance est d’autant plus d’actualité aujourd’hui que les forces de l’argent n’ont pas renoncé à défaire méthodiquement les conquis de la Résistance. Dans les années 2000, certains dirigeants remettent en cause les bases de l’Etat social bâti démocratiquement à partir de 1944. En 2005, Denis Kessler, dirigeant du MEDEF définit ainsi l’orientation de son mouvement : «  Le modèle social français est le pur produit du CNR : statut de la Fonction publique, retraite, sécurité sociale… Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945 et de défaire méthodiquement le programme du CNR » Challenges octobre 2005

Toute personne attachée à l’émancipation collective ne peut qu’être horrifiée de cette évolution. Si l’extrême droite était devenue infréquentable après la seconde guerre mondiale, frappée d’infamie en raison de ses compromissions avec l’Occupant, l’idée d’une arrivée au pouvoir du RN en 2027 travaille le grand patronat.

A l’heure des périls bruns, alors que l’extrême droite gronde aux portes du pouvoir, nous avons plus que jamais besoin de raviver la flamme de la Résistance.

Souvenons-nous de ce que disait Lucie Aubrac : « Résister est un verbe qui se conjugue au présent »

Pour prendre date :

11 octobre – INDRE, hommage à Eugène et Léoncie Kérivel

16 octobre – NANTES, Veillée en hommage aux 48 fusillés

18 octobre – CHATEAUBRIANT, rassemblement dans la carrière des fusillés, évocation artistique