Comité Départemental du Souvenir des Fusillés de Châteaubriant de Nantes et de la Résistance en Loire-Inférieure

1940, de la résistance à la Résistance

Les premières résistances
A la mi-juin 1940, l’armée française est défaite. Le premier acte de Pétain, nommé président du Conseil le 17 juin tient dans un appel : « je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat. » L’armistice est signé le 22 juin. (1)Pourtant, des Français refusent de jeter l’éponge. En juillet 1940, le général Delestraint invite ses compagnons à rejeter « toute mentalité de chien battu ou d’esclave ». De premiers appels à reprendre le combat paraissent : tracts d’E. Michelet à Brive, des Amis d’Alain Fournier à Paris, Max-Pol Fouchet colle des papillons sur les murs d’Alger, Jean Texcier rédige ses « Conseils à l’occupé ».(2) Les tout premiers sabotages se produisent, à Rouen le 20 juin ; Jean Moulin, préfet d’Eure-et-Loir, se taillade la gorge plutôt que de signer un texte infamant pour les soldats français de couleur. Ces actes spontanés, isolés, fraient le chemin de la résistance à ce qu’on appellera plus tard la Résistance.

Le général de Gaulle s’envole vers Londres le 17 juin à 9 heures du matin dès la constitution du gouvernement Pétain. Le 18 juin à 20 h 30, Churchill lui tend le micro de la BBC : « Moi, général de Gaulle… ». Il appelle les militaires stationnés en Grande-Bretagne ou dans l’Empire à se rallier à lui. Le PCF s’adresse aux couches populaires qu’il veut mettre en mouvement. La veille de l’appel de Londres, le 17 juin, Charles Tillon depuis Bordeaux a publié un appel à combattre le fascisme qu’il signe "Parti communiste Français (SFIC)". Au lendemain de l’entrée des Allemands dans Paris, des élus communistes réapparaissent au grand jour, et semblent chercher à s’installer dans une semi-légalité. L’objectif est de renouer des contacts avec la population. La police française sévit. Et certains se retrouveront internés administratifs à Châteaubriant ou dans d’autres camps ou prisons. L’occupant, qui considère le PCF comme un danger majeur, exerce une surveillance étroite. L’appel dit du « 10 juillet », signé Jacques Duclos et Maurice Thorez, répond à un besoin urgent – combattre l’émiettement, éclairer les militants et la population sur la conjoncture nouvelle. La clé de l’appel est la volonté d’indépendance nationale, et pour atteindre cet objectif, le rassemblement du peuple autour de la classe ouvrière : « Jamais un grand peuple comme le nôtre ne sera un peuple d’esclaves. » Reproduit parfois par bribes, recopié à la main, il est distribué dans tout le pays, à partir de la deuxième quinzaine de juillet.

L’action des anciens combattants nantais
Le 19 juin, Nantes, déclarée ville ouverte par les autorités locales, tombe aux mains des Allemands. L’une de leurs priorités est de regrouper les nombreux soldats français, britanniques et belges présents en ville et aux alentours. Le 19 au soir, ils sont déjà 2 500 dans les casernes Cambronne et Richemont. Pourvoir au ravitaillement n’est pas le souci des nouveaux maîtres. Le 28 juin, Paul Birien vient se rendre compte de la situation. Il est atterré et alerte immédiatement le président du Comité d’entente des anciens combattants, Léon Jost, qui a déjà l’expérience de l’accueil des nombreux réfugiés arrivés à Nantes. Le bureau du Comité réuni le 30 juin apprend par Alexandre Fourny que plus de 35 000 prisonniers sont entassés dans plusieurs camps à Châteaubriant, dans le dénuement le plus complet. Le Comité décide d’agir et crée un Comité d’entraide reconnu par les autorités.
Sous couvert de ce Comité d’entraide, dans l’ombre se développe à partir d’août 1940, un réseau d’évasion dirigé par Auguste Bouvron qui fournit faux papiers, cartes de rationnement, un peu d’argent et des vêtements civils. Un réseau de passeurs se met en place avec des cheminots, le socialiste Marin Poirier à Nantes, le communiste Jean Le Gouhir à Châteaubriant. Au total, 2 248 prisonniers de guerre français ont profité de cette filière.(3)Mais les Allemands veillent et portent le coup fatal, le 15 janvier 1941, faisant irruption au siège de la rue Saint-Léonard. Arrestations, interrogatoires, procès, condamnations, prison. Marin Poirier, condamné à mort sera le premier fusillé nantais le 30 août 1941. Lorsque Hitler donne l’ordre de fusiller des otages, après que trois résistants communistes ont abattu le Feldkommandant Hotz en octobre, cinq anciens combattants seront désignés et fusillés au Bêle le 22 octobre 1941.

« Le point de départ du recrutement pour la résistance a été souvent la rencontre de quelques vieux amis qui ont décidé de se revoir désormais régulièrement pour « faire quelque chose ».(4)C’est le cas du groupe Bocq-Adam qui se créé à l’initiative du garagiste Henri Adam et d’un lieutenant démobilisé, Paul Bocq. Roger Astic les rejoint. Ils ne se contentent pas de faire du renseignement, ils mènent aussi des actions de sabotage : incendie de camions, lancer de grenades au Foyer du soldat allemand.

Le 11 novembre 1940
Le 11 novembre 1940 marque une étape. Vichy et l’occupant ont vite tenté de mettre au pas l’Université. Les réactions sont immédiates : papillons, tracts glissés dans les livres des bibliothèques, lancers de tracts par les étudiants communistes – que dirige alors Claude Lalet, qui sera interné et fusillé à Châteaubriant – dans les amphis de la Sorbonne.(5) Pierre Villon lance L’Université Libre. Le 8 novembre, une petite manifestation se déroule dans un quartier Latin en état de siège, pour la libération du professeur Paul Langevin, grand savant et porte-drapeau du combat antifasciste, qui vient d’être arrêté. C’est la première manifestation publique de la Résistance. La deuxième a lieu trois jours après, le 11 novembre. Par petits groupes, étudiants et lycéens montent vers l’Etoile. Combien ? De trois à dix mille, en chantant La Marseillaise ou en scandant des slogans. La répression est sévère. Les blessés sont nombreux.

Plaque commémorative à l’angle des Champs Elysées et de la place de l’Etoile

A Nantes aussi, des jeunes expriment leur refus de la défaite. Un étudiant, Michel Dabat, 19 ans, et un jeune lycéen, Christian de Mondragon, 16 ans, s’illustrent dans la nuit du 10 au 11novembre. Leur but : hisser le drapeau tricolore sur une tour de la cathédrale. L’opération soigneusement préparée est une réussite : le 11 au matin, les passants et les fidèles qui viennent à la messe découvrent l’exploit et savourent le spectacle en attendant les pompiers et leur grande échelle. (5)
Bravant l’interdiction, un groupe d’élèves du Lycée Clemenceau a appelé à ne pas se rendre en cours ce lundi 11 novembre. Plusieurs dizaines se rassemblent au Jardin des plantes, puis déposent une gerbe au pied du Monument aux morts dans la cour d’honneur du lycée, avant de se diriger vers le Monument aux morts de 14 -18 puis de défiler en ville.

Cette première manifestation publique à Nantes a encouragé certains jeunes à préparer la suite. Un petit groupe se rend chez l’un d’eux à la Morrhonnière où ils sont présentés à Marcel Hévin. Le groupe Hévin aide des personnes à se rendre en Angleterre, collecte des renseignements transmis à Londres. En lien avec le groupe Bocq-Adam, ils rédigent et diffusent, à partir de novembre 1940, un bulletin clandestin En Captivité, créé par des étudiants catholiques de gauche parmi lesquels Frédéric Creusé, Jean Grolleau et Jean-Pierre Glou.

Elargir le cercle de proche en proche prend du temps, mais aboutit à la constitution de petits groupes locaux plus ou moins en relation entre eux, ce qui comporte des risques, notamment d’infiltrations policières. Ainsi le groupe Hévin est en relation avec Henry Vandernotte et Hubert Caldecott pour l’évasion de soldats anglais, mais également avec le réseau Nemrod créé par Honoré d’Estienne d’Orves et animé de Chantenay par André Clément. Trahi par son radio A.Gaessler, d’Estienne d’Orves et les membres du réseau sont arrêtés. D’Estienne d’Orves et deux autres membres seront fusillés le 29 août 1941 au Mont Valérien. Le démantèlement du réseau Nemrod est une catastrophe : les Allemands remontent la filière. Marcel Hévin est arrêté le 25 avril 1941, puis Michel Dabat, Frédéric Creusé, Christian de Mondragon et son amie Suzanne Le Lostec. Bientôt c’est le tour de Philippe Labrousse, de Max Veper et enfin de Jean Grolleau, Jean-Pierre Glou et son père. La plupart seront au nombre des otages fusillés le 22 octobre 1941 à Nantes, au champ de tir du Bêle ou au Mont Valérien près de Paris.

Honoré d’Estienne d’Orves

Les communistes s’organisent
Seule organisation cherchant à entraîner dans l’action résistante de larges masses, le PCF se reconstruit clandestinement à partir de l’été 1940. Certes, la substance du Parti est réduite : ils sont nombreux à être emprisonnés, internés, prisonniers de guerre, adhérents dispersés, découragés, hésitants, en butte à la répression. Durant l’été 1940, un autre groupe de résistance s’organise en Loire-Inférieure à l’initiative du Parti communiste. Many Ballanger, professeure à l’annexe du lycée Guist’hau, route de Rennes(6)rassemble quelques militants dont François Juvin qui héberge Marcel Paul. Un groupe de 8 à 9 personnes se réunit début juillet chez Henri Gomichon au Petit Chantilly. Léoncie Kérivel est présente et fait le lien avec un autre groupe qui se retrouve à St Jean-de-Boiseau. Les nazairiens se regroupent également. Décision est prise au Petit Chantilly, d’éditer un tract « pour donner confiance à la population » dit Marcel Paul. Tiré à 2 000 exemplaires par Léon Coiffé aux stencils et M. Aubert à la ronéo, il est diffusé à la sortie des usines nantaises, puis dans celles de la Basse-Loire. D’autres tracts sont tapés chez Marie Michel à Rezé et vers le 15 août, l’Appel du 10 juillet signé J. Duclos et M. Thorez est distribué à Nantes, Couëron, Saint-Nazaire et Châteaubriant. Marcel Paul est nommé par la direction clandestine du PCF délégué pour dix départements de l’Ouest. Many Ballanger et Claude Millot assurent la direction régionale jusqu’au retour de Robert Ballanger à l’automne 1940. Marcel Paul met en place un réseau d’évasion de prisonniers de guerre de Châteaubriant et entreprend des opérations de récupérations d’armes (une soixantaine de fusils, trois mitrailleuses, des grenades) abandonnées lors de la débâcle et des explosifs. Pourles réparer, un groupe d’armuriers fonctionne avec Pierre Gaudin, Albert Brégeon et surtout Henri Adam (homonyme du garagiste du groupe Bocq-Adam). Mais la police française veille. Marcel Paul est repéré et la direction l’appelle pour diriger l’OS pour la région parisienne. Il est remplacé par Robert Ballanger pour tout l’Ouest et Venise Gosnat, maire-adjoint d’Ivry arrive en renfort.

Marcel Paul

Vichy assure avec zèle, en matière de répression, la continuité des derniers gouvernements de la IIIe République. L’occupant fait semblant de ne pas intervenir directement ; en fait il n’est jamais loin. Ainsi, Berlin donne le feu vert à la rafle du 5 octobre contre des dizaines de dirigeants (élus, responsables syndicaux, cadres) qui seront internés dans des centrales ou des camps comme celui de Choisel à Châteaubriant, les Charles Michels, Jules Auffret, Jean-Pierre Timbaud, Fernand Grenier etc.). La Gestapo transmet à Berlin un rapport hebdomadaire de la répression anticommuniste. Celui du 16 juin 1941 fait état pour la seule région parisienne de 2 325 communistes emprisonnés ou internés. (7)La propagande communiste s’est développée, les communistes animent des comités populaires dans les entreprises ou les localités. Des débrayages, parfois des grèves, des rassemblements de femmes contre les difficultés de ravitaillement se multiplient dans la région parisienne et dans le nord. L’occupant met aussi des sabotages au compte des groupes armés communistes, l’Organisation spéciale (l’OS). Le Parti communiste renforce ses liens avec les milieux universitaires. Il chemine ainsi vers l’initiative qu’il prend au début de 1941, concrétisée le 15 mai par un appel à « former un Front national de lutte pour l’indépendance de la France », dont seuls sont exclus « les capitulards et les traîtres ».

Faire quelque chose
Certaines rencontres ont pour points d’appui des organisations existantes ou dissoutes. Quelques socialistes désemparés après le vote des pleins pouvoirs à Pétain se retrouvent. Des chrétiens se regroupent. A Paris, des savants du Musée de l’Homme fondent un groupe très actif. Pour ces pionniers, agir c’est se faire entendre, éclairer leur entourage, dissiper les mensonges, contrer la désinformation « les bobards ». La première arme : les mots. Des textes clandestins, des inscriptions à la craie sur les murs, des papillons aux tracts manuscrits recopiés à la main et diffusés par le système de la « boule de neige » ou, plus tard, ronéotypés, bulletins et journaux imprimés. Certains disparaissent, d’autres subsistent. Le tirage peut être très variable, le premier numéro de Libération, le 1erdécembre 1940 sort à sept exemplaires seulement. Chaque collectif met l’accent sur ce qui lui semble essentiel. Ces publications reflètent donc la diversité des motivations et des modalités d’action. L’antivichysme n’est pas unanime : Pantagruel évoque dans son numéro 2 « l’honnête Maréchal Pétain », Liberté créé par des juristes démocrates-chrétiens, vante dans son numéro 1, daté du 25 novembre 1940 « la grande œuvre de rénovation nationale à laquelle le Maréchal nous convie ». (8)Certains, comme H. Frenay, rêvent de faire coopérer Pétain, le bouclier et de Gaulle, l’épée dont les rôles seraient complémentaires.

Ainsi commence à se former une nébuleuse fragile, éclatée mais prometteuse qu’occupant et vichystes baptisent alors « gaulliste ». Ce terme est-il justifié ? Ces premiers groupes se constituent spontanément, sans connexion avec la France libre. En outre les objectifs sont différents. Pour de Gaulle, il s’agit de créer à l’extérieur une nouvelle armée française, pour les civils qui créent ces groupes, la préoccupation est d’agir en France pour rompre avec l’esprit de servitude. Mais l’existence de la France libre et sa présence à travers la BBC donnent de l’espoir.
Affrontant « l’universel abandon » (9), De Gaulle met en place des structures administratives et militaires. Pour que la légitimité et l’autorité de la France libre s’impose aux Alliés, il faut qu’elle obtienne l’adhésion de ceux qui continuent le combat sur le territoire national.
Mais l’action résistante la plus éclatante se déroule à la fin de cette première année d’occupation : la grève des mineurs du Nord et Pas-de-Calais. Une femme, Martha Desrumeaux s’y distingue. L’action débute le lundi 26 mai et se prolonge jusqu’au 9 juin, lorsque les revendications sont satisfaites. La collusion du patronat, de Vichy et de l’occupant a été démontrée. Autre démonstration : la grève est aussi un acte de résistance.
La première année de l’occupation a été celle de la gestation de la résistance. La répression dont ils ont été victimes souligne le courage et l’efficacité de ces pionniers.

Sources
D. Amouroux, A. Croix, T. Guidet, D. Guivarc’h (dir), Dictionnaire de Nantes, PUR, 2001
Dominique Bloyet et Etienne Gasche, Nantes les 50 Otages, Editions CMD, 1999
Roger Bourderon& Germaine Willard, 1940, de la défaite à la Résistance, Messidor,1990
Robert Gildéa, Comment sont-ils devenus résistants ? Les arènes, 2017
Alain Guérin, Chronique de la Résistance, réédition Omnibus, 2010
François Marcot(dir), Dictionnaire historique de la Résistance,R. Laffont, 2006
Sébastien Albertelli, Julien Blanc, Laurent Douzou, La lutte clandestine en France, Seuil, 2019

Notes
1 – voir l’article 1940, l’année terrible
2 – Conseils à l’occupé reproduits par Henri Noguères, Histoire de la Résistance en France, R. Laffont,1967
3 – D. Bloyet et E.Gasche,Nantes. Les 50 otages, Editions CMD, 1999
4 - Germaine Tillion, Première Résistance en zone occupée RHDGM n° 30, avril 1958
5 - Ledigarcher & Richardeau, BD Immortels ! Comité du souvenir
6 - aujourd’hui collège Hector Berlioz
7 – Bourderon, Détruire le PCF, Messidor, 1988
8 – de Menthon, Teitgen, Capitant, Coste-Floret qui deviendront ministres sous la IVe et même Ve Républiques
9 – C.de Gaulle, Mémoires de guerre,Plon, 1954

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