Comité Départemental du Souvenir des Fusillés de Châteaubriant de Nantes et de la Résistance en Loire-Inférieure

Résistants ou assassins ?

Plusieurs articles de Ouest France Nantes, parus les 18, 28 août et ce lundi 22 octobre - l’un titré « Le tunnel Saint-Felix », l’autre, « Dans la nuit, la liberté » et le dernier « Une veillée en hommage aux 50 otages » - contiennent des formulations concernant la Résistance nantaise qu’on ne peut plus avaliser. Elles relèvent d’une même construction très « ambiguë » de la mémoire nantaise de la Seconde Guerre mondiale, qu’on pourrait qualifier de révisionnisme, au sens de réécriture de l’Histoire souillant la mémoire des résistants. Particulièrement lorsqu’on l’examine aujourd’hui à la lumière du travail de mémoire des historiens spécialistes de la période.

Résistants ou assassins ?
Le premier article rappelle les circonstances, dans les années 1930, de l’édification d’une section du tunnel Saint Felix par une main d’œuvre allemande dirigée par l’ingénieur Hotz. Il conclut sur « l’assassinat », le 20 octobre 1941 à Nantes, par de jeunes résistants communistes, du même Hotz devenu lieutenant-colonel, responsable des troupes allemandes d’occupation de la ville et sur « la mort » de 48 otages le 22 octobre à Châteaubriant, Nantes et Paris. Pour le dire vite, le troisième reprend la même construction mémorielle. « En représailles de l’assassinat du lieutenant-colonel Hotz, responsable des troupes d’occupation en Loire-inférieure , l’exécution de cinquante prisonniers est ordonnés par les nazis le 22 octobre 1941 ».
Les mots ont un poids : quels choix étonnants, pour nommer l’exécution de Hotz, que l’emploi du substantif « assassinat » que n’utilise plus aucun historien ! Quelle curieuse inversion des mots pour désigner qui assassine et qui résiste, qui fusille et qui exécute ou abat ! La plaque présentant la figuration des otages au mémorial du Bèle (OF du 22/10) elle ne s’y trompe pas. On y lit « Le 20 octobre 1941, le lieutenant-colonel Hotz … était exécuté par la Résistance ». Quant aux fusillés, ce ne sont pas des « prisonniers » mais des otages. Post mortem, les deux résistants, auteurs de cette exécution, Gilbert Brustlein, qui rejoindra l’armée de « La France libre », et Spartaco Guisco, fusillé à l’issue du procès de La Maison de la Chimie à Paris, apprécieront d’apprendre qu’ils étaient des « assassins », que l’armée d’occupation n’était pas coupable des assassinats d’otages et de résistants qu’elle fusillait pour terroriser.
Doit-on comprendre qu’il s’agit « d’assassins, de terroristes et de bandits » comme le répandent alors l’Occupant et le régime de Vichy, et non d’un acte de guerre de la Résistance armée, mené à un moment charnière de la Guerre ? Renée Losq, grande figure de la Résistance nantaise, dans un entretien filmé présenté au Musée d’Histoire de Nantes, déclare : « On était des terroristes à ce moment-là ! Enfin, c’est eux (l’Occupant) qui nous appelaient comme cela. Je ne sais pas si j’ai une tête de terroriste ? ». L’écrivain allemand Thomas Mann, dans une intervention à la BBC anglaise, qualifie les auteurs de l’exécution de Hotz « de jeunes et ardents patriotes » qui font, à Nantes, entrer la Résistance intérieure dans la guerre. Le général de Gaulle, sur les mêmes ondes, les qualifie de « courageux garçons » et ajoute, utilisant le terme « abattus » : « Il est absolument normal et absolument justifié que les Allemands soient tués par les Français. Si les Allemands ne voulaient pas recevoir la mort de nos mains, ils n’avaient qu’à rester chez eux et ne pas nous faire la guerre. Tôt ou tard, d’ailleurs, ils sont tous destinés à être abattus, soit par nous, soit par nos alliés… »
Doit-on aussi comprendre que « le système des otages », qui conduit aux fusillades, n’était pas déjà en place avant l’assassinat de 48 otages le 22 octobre 1941 ? Il l’a été entre les étés 40 et 41. L’ordonnance allemande sur les otages du 22 Août 41 officialise, pour répondre aux actes de résistance, les exécutions, lesquelles se multiplient depuis le printemps. « Le code des otages » est publié le 28 septembre 41 par Otto von Stulpnagel, chef des forces d’occupation allemandes en France.
L’officier allemand Hotz arrive à Nantes le 23 juin 1940. Le cheminot résistant nantais Marin Poirier, arrêté le 20 janvier 41, gardé en prison comme otage, est fusillé à Nantes le 30 Août « pour avoir favorisé la fuite des prisonniers de guerre français en zone non occupée ». Le Nantais Léon Jost et son réseau, qui ont organisé la fuite de ces prisonniers, sont arrêtés le 15 janvier 41. Le préfet de Loire Inférieure Dupart fait savoir à De Brinon, ambassadeur de Vichy auprès des Allemands, que toute mesure de clémence les concernant bute sur Hotz. On sait, que condamné à des années de forteresse en Allemagne le 15 juillet 41, Léon Jost reste interné à la prison Lafayette de Nantes. Dans ses lettres à sa femme, il explique qu’il n’a pas été transféré parce qu’il est gardé à Nantes comme otage en représailles aux actes futurs de résistance et qu’il s’attend à être fusillé. Il le sera parmi les 48 otages du 22 octobre 1941.
De même, au camp de Choisel à Châteaubriant, le tri des otages potentiels est fait par Chassagne, envoyé par Pucheu, ministre de l’intérieur de Pétain. Il est présent dans le camp les 12 et 13 octobre 41, c’est-à-dire avant l’exécution de Hotz. 27 d’entre eux seront fusillés le 22 octobre.
Il convient, me semble t-il, d’utiliser, pour ne pas réviser l’Histoire, le terme d’exécution et non d’assassinat concernant Hotz et celui de fusillades ou d’assassinats pour les otages. Faute de quoi le travail des historiens sur la mémoire nantaise de la Guerre s’en trouve ignoré pour nous ramener trente ans en arrière.
Marc Grangiens. Historien, Documentariste.

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