Comité Départemental du Souvenir des Fusillés de Châteaubriant de Nantes et de la Résistance en Loire-Inférieure

Pire que le Titanic : la tragédie du Lancastria

Rappelons le contexte: le 1er septembre 1939, la radio française annonce la mobilisation générale. Le 3 à 10 h la Grande-Bretagne déclare la guerre à l’Allemagne, la France en fait autant le même jour à 17 h.

Le gouvernement britannique ordonne en mars 1940 de réquisitionner le Lancastria, pour transformer ce paquebot et l’affecter au transport de troupes. Le 13 avril, la Grande-Bretagne annonce que le Lancastria est mis à la disposition de l’Etat. Le RMS devient HMT(1). Le Lancastria ? Bâtiment de la Cunard White Star Line, de 1926 à 1932, il assurait la liaison hebdomadaire Londres – New York. Plus tard, il est transformé en paquebot de luxe pour croisières en Méditerranée et dans les fjords norvégiens. Au début de la guerre, vu sa grande capacité de chargement, il est engagé pour le transport de troupes dans l’Atlantique-nord. Il transporte des troupes depuis Hardstad, revient en Angleterre avec ses salles remplies de soldats épuisés et déprimés évacués à la suite de l’avancée des troupes allemandes en Norvège. Le Lancastria participe en effet à l’opération franco-britannique de Narvik (nom de code Alphabet), destinée à évacuer les soldats britanniques, français, canadiens et polonais. Lors d’une escale, il s’arme de matériel de guerre pour sa défense contre les avions et sous-marins allemands.le_lanscaria.jpg
Le 28 mai, il quitte Glasgow, où il avait débarqué ses « voyageurs », et repart pour la Norvège où il arrive le 4 juin. Sur zone se trouvent déjà une vingtaine de transatlantiques manœuvrant dans les eaux de Namsos. Les allers-retours sont assurés par des destroyers qui ont la tâche de ramener tous les soldats polonais, canadiens, britanniques et français. 2 653 soldats embarquent sur le Lancastria malgré une météo peu propice.

De l’opération Dynamo…

Le 23 mai, la 1ère armée française, l’armée belge et la BEF (Corps expéditionnaire britannique) s’étaient trouvés pris en étau par les troupes allemandes et s’étaient repliés vers Dunkerque. L’évacuation a lieu entre le 26 mai et le 4 juin : 340 000 soldats anglais et français sont sauvés par des destroyers, chalutiers, bateaux de plaisance et ferry-boats en provenance des côtes anglaises. C’est l’opération Dynamo, qui demeure en Grande-Bretagne une opération mémorable. Les 110 000 soldats français sauvés sont ensuite embarqués à destination de ports bretons où ils rejoindront les forces qui s’opposent à l’avancée allemande.
Mais il reste des civils et 150 000 soldats du Corps Expéditionnaire britannique, non encore évacués. Ordre leur est donné de rejoindre les ports de l’Ouest. A partir du 15 juin 1940, près de 40 000 soldats, fuyant l’avancée des Allemands ont reflué vers Saint-Nazaire pour tenter de rejoindre la Grande-Bretagne.

…à l’opération Aerial

Subissant déjà des raids aériens, St Nazaire est au cœur de cette opération baptisée Aerial (ou Ariel). Dans cette guerre éclair, les Allemands progressent rapidement sur le sol français, sans rencontrer d’opposition ou presque et ont, eux aussi, ordre de gagner rapidement les ports de la côte atlantique.

Le 14 juin 1940 au soir, le Lancastria appareille depuis Liverpool avec à son bord 3 000 tonnes de combustible, pour une destination tenue secrète de l’équipage. Le 16 juin, à 7 heures le navire arrive dans la rade de Plymouth et mouille l’ancre. Des fonctionnaires montent à bord pour examiner les capacités de logement des troupes. Puis il quitte Plymouth pour Brest, accompagné du Franconia. En passant au large de Brest, ils aperçoivent d’énormes colonnes de fumée provenant des réservoirs en feu. Le destroyer HMS Highlander(1) contacte le Lancastria et lui donne la consigne de faire route plus au sud en passant au large de la baie de Quiberon. A 20 h, le Franconia et le Lancastria sont seulement à quelques milles de leur destination, quand tout à coup un avion allemand surgit dans le ciel et largue quatre bombes entre les deux navires. Le Franconia est touché. Le Lancastria poursuit sa route et aperçoit un chalutier qui fait route vers lui. Le patron du chalutier informe le capitaine Sharp que le secteur n’est pas sûr et lui conseille de faire route vers Saint-Nazaire.
Au matin du 17 juin 1940, le Lancastria arrive en rade de Saint-Nazaire et reçoit M. Guillemet, pilote de Loire qui déconseille au capitaine Sharp de mouiller à proximité des côtes. Le capitaine Sharp décide alors de mouiller à 4 km au large. De là, on peut apercevoir un grand nombre de navires – environ 80 – mouillés aux alentours du phare des Charpentiers: navires de transport de troupes et autres, notamment des bâtiments au tirant d’eau plus important qui s’alignent dans le chenal d’accès des Grands Charpentiers.

Dans la nuit du 15 au 16 juin, les Allemands mouillent des mines magnétiques à l’entrée de l’estuaire de la Loire. La drague La Courbe en subit les conséquences, elle saute sur l’une d’elles à proximité de la bouée 4, faisant quatre morts. Le 16 juin, une section britannique vient renforcer la flottille de démineurs qui se trouvent déjà sur place. L’embarquement sur le Lancastria commence ce matin là à 11 heures. Les soldats et les civils attendent sur le boulevard de mer les bateaux de petit tonnage pour les mener au large. L’état-major évalue à 40 000 le nombre des hommes à rapatrier. Aux troupes anglaises s’ajoutent des polonais, des tchécoslovaques qui arrivent à Saint-Nazaire par camions entiers.

Saint-Nazaire, un petit Dunkerque

Les Anglais sont arrivés au début d’octobre, avec leurs tanks et leurs canons. La région nazairienne accueille déjà des réfugiés en grand nombre, au point qu’à La Baule on en compte sept par habitant. St Nazaire devient pour les alliés un port de rembarquement. Bien qu’il y ait eu de nombreuses alertes, les Nazairiens n’ont pas encore bien pris la mesure de ce qui les attend. Par exemple, le 12 juin à 22 heures quand hurlent les sirènes, ils sont à la fenêtre. Pourtant l’affaire est sérieuse, un avion allemand bombarde Penhoët, « Energie électrique » et touche la voie ferrée. Les dégâts matériels sont notables. Le 15 juin, quand refluent les Anglais accompagnés de Belges, de Polonais et de Tchécoslovaques dans l’espoir d’embarquer, les Nazairiens sont persuadés qu’ils viennent les défendre contre l’avance ennemie. Pourtant il leur faut déchanter car Saint-Nazaire est en train de devenir un petit Dunkerque. Des files interminables de camions, d’automitrailleuses etc. s’échelonnent le long des routes de tous côtés. En effet, suite au désastre de Dunkerque, les Anglais réquisitionnent toutes sortes de navires pour évacuer les hommes menacés par l’avancée fulgurante de la Wehrmacht. Les vaisseaux, mouillés en rade, ne font qu’attendre les vedettes et les remorqueurs chargés des « tommies » qu’il faut rapatrier. Pétain, nommé Président du Conseil des ministres, appelle le 17 juin à « cesser de combattre » et adresse aux Allemands une demande d’armistice. Les événements s’accélèrent et rendent l’évacuation urgente. D’autant que les alertes se multiplient.

L’opération Aerial, que protègent, contre les bombardiers allemands, la DCA et les chasseurs canadiens, dure jusqu’au 18. Le Royal Ulsterman est le dernier navire à quitter la rade vers minuit avec 3 500 hommes à bord. Les Polonais sont remontés à La Turballe où des sardiniers les ont conduits aux navires de transport de troupes. Ce 17 juin 1940, les Allemands sont à Rennes. En gare, la Luftwaffe mitraille un train de munitions qui se trouve à proximité de deux trains de réfugiés et de soldats. Bilan: 800 morts, autant de blessés et de disparus. Les dizaines de milliers d’Anglais et de Polonais arrivés à St-Nazaire dans l’espoir de pouvoir embarquer pour l’Angleterre, avaient installés des camps de fortune dans la région, ils détruisent le matériel qu’ils ne peuvent emporter, les voitures parquées à Gron brûlent, ils font exploser les réservoirs d’essence ainsi que les stocks de munitions pour ne pas les abandonner aux Allemands. Mais ils ne peuvent pas tout emporter. La population nazairienne en profite d’ailleurs pour se servir généreusement en conserves, victuailles, chaussures…dans le camp installé à Plaisance: « On ne va quand même pas laisser ça aux Boches ».
En rade, mouille toute une flotte de vieux paquebots qui ont repris du service. Ils sont chargés de rapatrier les « Tommies »(2), ainsi que quelques civils prioritaires, dont des femmes et des enfants. Parmi ces paquebots, le Lancastria. Un incessant ballet de remorqueurs et de chalutiers se déroule entre le port et les navires.
A bord du Lancastria s’embarquent, dans un ordre impeccable, de 6 000 à 9 000 passagers, pour la plupart de l’Army Pay Corps et de la Church Army. Les commandants ont pour instruction de prendre à leur bord le maximum de passagers, sans tenir compte des normes de sécurité requises en temps de paix. Une photographie montre les passagers entassés, serrés sur le pont comme des sardines dans leur boîte.troupe_a_bord.jpg
En début d’après-midi, les Stukas de la Luftwaffe attaquent le navire et larguent un chapelet de bombes. Quatre d’entre elles atteignent leur objectif: l’une dans la cale n°2, où sont entassés 800 soldats de la Royal Air Force, une autre dans un réservoir de mazout qui prend feu, la troisième tombe droit dans l’unique cheminée du paquebot, faisant exploser les chaudières, une quatrième bombe explose le long du bord: le bâtiment se met alors à gîter fortement par tribord.
A bord, c’est la panique. Les survivants essaient de remonter des ponts inférieurs, aveuglés par la fumée, gênés par l’eau qui s’engouffre de partout.le_lancastria_sombre_vu_du_destroyer_highlander.jpg
Certains se jettent à l’eau, tentent de se raccrocher à ce qui flotte: canots, radeaux, planches… Le Lancastria pique du nez et coule en 24 minutes, par 25 mètres de fond, au large de la Pointe Saint-Gildas. Les équipages des navires alentour: chalutiers, remorqueurs, torpilleurs, bateaux de plaisance tentent de porter secours aux naufragés. Des dizaines d’embarcations affluent. On compte un grand nombre d’actes d’héroïsme pour arracher des victimes à la mort. Malgré cela, des milliers de personnes périssent noyées, brûlées par le mazout en flammes, mitraillées par l’aviation allemande qui s’acharne. Dans les jours et les semaines qui suivent la catastrophe, la mer rejette sur les côtes de Piriac à Noirmoutier, des milliers de cadavres. Au total, le drame a fait entre 3 000 et 4 000 morts, trois fois plus de victimes que le Titanic: on ne l’a jamais su exactement.

Secret défense
En effet, Winston Churchill a décidé, pour ne pas démoraliser les Anglais de classer le drame Secret défense pour 100 ans. Un silence va occulter longtemps la plus grande catastrophe maritime de l’histoire britannique. Au large de Saint-Nazaire, seule une bouée marque aujourd’hui, le lieu de la tragédie.seule_une_bouee_marque_aujourd_hui_le_lieu_de_la_tragedie.jpg
Bibliographie
AREMORS, Saint-Nazaire et le mouvement ouvrier, t. 3, éditions Aremors, 1986
OUEST-FRANCE 21.06.2015
BEAUJUGE Yves www.lelancastria.com
Crédits photos: DR
Notes
1- RMS préfixe de Royal Mail Ship (paquebot transportant aussi du courrier)
HMS préfixe de His/Her Majesty’s Ship (navire de guerre)
HMT préfixe de His/Her Majesty’s Troopship (transport de troupes)
2 – surnom donné aux soldats britanniques

Ces quelques jours sont marqués par deux autres événements majeurs, outre la catastrophe du Lancastria: l’évasion du cuirassé Jean Bart le 19 juin, et la veille, par la tentative de départ du pétrolier de 20 000 tonnes La Palmyre en finition aux chantiers de Penhoët. Son hélice n’a pas pu être mise en place, il réussit néanmoins à sortir de la cale, mais en passant dans l’estuaire, une mine magnétique provoque une voie d’eau et l’immobilise. Le capitaine Léon Caron ordonne de larguer l’hélice. Le pétrolier est resté pendant toute la guerre dans le port de Paimboeuf.
Le navire Teiresias construit en 1914 à Newcastle est également réquisitionné par le gouvernement anglais, il arrive en rade de Saint-Nazaire le 17 juin 1940 pour aider à l’évacuation des restes de la Force expéditionnaire Britannique. En arrivant il est bombardé par un avion allemand. La première bombe a inondé la salle des machines et créé une fissure à travers le pont principal rejoignant la ligne de flottaison. Le capitaine JR Davies ordonne à l’équipage d’embarquer dans les canots de sauvetage. Une nouvelle attaque allemande quelques heures plus tard le coule. La majorité de l’équipage qui a abandonné le navire est transférée sur le HMS Oracle(1), l’équipage resté à bord étant pris en charge par l’Homside
Le 1er Mai sous l’Occupation (1939-1944)

Sous la menace d’un second conflit mondial le 1er Mai 1939 ne s’annonce pas sous les meilleurs auspices. Signés en septembre 1938, les accords de Munich censés préserver la paix divisent la CGT. Dans les entreprises, les conquêtes du Front populaire, contestées par le patronat, sont remises en cause par les décrets-lois gouvernementaux. La grève générale de protestation décidée lors du congrès de la CGT réuni à Nantes en novembre 1938 est sévèrement réprimée, de nombreux militants sont arrêtés, des milliers de travailleurs licenciés. Dans ce contexte inquiétant, la CGT affaiblie et divisée déclare que le 1er Mai 1939 n’entraînera pas obligatoirement de cessation de travail. Les grévistes sont rares en Loire Inférieure mais des rassemblements à Nantes, Saint-Nazaire, Châteaubriant témoignent d’une volonté de maintenir le caractère traditionnel du 1er Mai.

            Les divisions au sein de la CGT s’étalent au grand jour lors du congrès de l’Union départementale réuni à Saint-Nazaire les 13 et 14 avril 1940 lorsque Léon Jouhaux, secrétaire confédéral, critique avec véhémence les dirigeants locaux (Jacquet et Gaudin) qui n’ont pas dénoncé le pacte germano-soviétique signé le 20 août 1939. Alors que la France est en guerre depuis huit mois, le 1er Mai 1940 est calme et laborieux. La CGT n’a pas appelé à manifester. La CFTC a cru de son devoir de célébrer la fête chrétienne du 1er Mai … le jour de l’Ascension. Les dirigeants des deux organisations (Jouhaux et Tessier) exaltent à la radio nationale « la collaboration du patronat et du salariat à la pacification intérieure par l’intensification de la production et de la justice sociale ». En août, CGT et CFTC sont dissoutes. La « Révolution nationale » est en marche.

            En 1941, le gouvernement de Vichy entend s’approprier le 1er Mai. Considéré comme un symbole de division et de haine, il devient désormais légal de célébrer « la Fête du travail et de la concorde sociale », journée prétexte à écouter la parole du maréchal. L’initiative n’est pas unanimement partagée et soulève les craintes de la Feldkommantur de Nantes qui  interdit toutes manifestations alors que la presse locale relaie de rassurantes informations préfectorales sur la mise sous surveillance d’éléments perturbateurs susceptibles de se livrer à une propagande communiste. Ces mesures préventives n’évitent pas que des résistances se manifestent : diffusion de L’Humanité clandestine, collage de papillons tricolores sur les vitrines de la rue Crébillon, inscriptions « Vive Thorez » quai de Versailles, drapeau rouge avec faucille et marteau hissé au mat de pavillon près du monument aux morts.

            En 1942, l’hostilité à la Charte du travail promulguée le 4 octobre 1941 commence à s’exprimer. L’occupant, dont une partie de l’armée est empêtrée sur le front russe, donne des signes de fébrilité. La « Fête du travail et de la concorde sociale » qui se voulait grandiose, est morose. Décalée au 2 mai pour assurer deux jours de repos consécutifs et une économie de charbon et d’électricité, elle traduit les difficultés du moment. Consacrée au travail, elle offre l’opportunité d’une large distribution de médailles aux plus méritants. De son côté, dans l’ombre, la résistance s’organise et s’exprime sous différentes formes : le discours du maréchal n’est pas, comme prévu, diffusé par haut-parleur dans toutes les entreprises faute d’un réel empressement à les doter du matériel nécessaire ; l’occupant, qui redoute les manifestations le plus souvent à l’initiative des groupes communistes, ne peut empêcher la diffusion de tracts dénonçant le pillage des matières premières, revendiquant tickets d’alimentation et augmentations de salaires ; entre Nantes et Pontchâteau, deux pylônes sont dynamités, un troisième dynamitage aurait privé la Bretagne d’électricité ; répondant à un appel de la radio anglaise, 1500 Nantais bravent l’interdiction expresse de manifester en se rassemblant près de la mairie sans être autrement inquiétés par la police municipale nantaise.

            En 1943, le cours de la guerre est en train de changer mais toute manifestation demeure interdite « tout incident, dans les circonstances actuelles étant de nature à provoquer une dangereuse tension dans les rapports entre l’occupant et l’occupé » rappelle le préfet régional. Après trois ans d’activités clandestines, les militants CGT confédérés et unitaires, aboutissent à la réunification syndicale le 17 avril 1943, cinq semaines avant la création du Conseil national de la Résistance. Malgré un appel de Londres à cimenter cette unité ouvrière dans la lutte, aucune manifestation n’est organisée le 1er Mai dans le département. Le maréchal peut donc tenter de faire oublier aux Français son impuissance à régler leurs problèmes en leur distribuant force médailles à son effigie et en offrant un goûter aux enfants de prisonniers.

            En mai 1944, alors que l’on évoque la possibilité d’un débarquement des troupes alliées et que l’urgence est à l’intensification des actes de résistance à l’occupant, la CGT reconstituée appelle à faire du 1er Mai une journée de combat pour la libération. Un appel resté vain à Nantes où aucune manifestation à caractère politique n’est tolérée hormis cette fête organisée au théâtre Graslin, en présence d’artistes parisiens, au cours de laquelle le préfet est chargé de s’assurer que le seul orateur autorisé soit acquis aux principes de la Révolution nationale. Dans une ville sous les décombres des derniers bombardements, le cœur n’y est pas. Le matin du 1er Mai, beaucoup de Nantais ont quitté la ville à bicyclette. Les nécessités du ravitaillement l’avaient emporté sur les attraits du music-hall parisien.

            Après quatre ans d’occupation, la tentative de récupération politique du 1er Mai par le gouvernement de Vichy a échoué. C’est dans une France libérée du totalitarisme nazi et de la « Révolution nationale » que les Nantais célébreront le 1er Mai 1945.

                                                                                                          Michel TACET.

bulletin avril 2022
Bulletin d’Avril 2022

HALTE AU FEU !
Au moment où ces lignes sont écrites, cela fait cinq semaines que les troupes russes
sont entrées, sur ordre de Vladimir Poutine, en territoire ukrainien semant la mort et la
désolation au sein des populations civiles. Les réfugiés et déplacés se comptent par millions, rappelant que le devoir d’entraide s’applique à tous les êtres humains, sans distinction aucune, pour quelques motifs que ce soient, rappelant que la solidarité est sans frontières.

Louis Dronval nous a quittés
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Né le 8 juin 1952 à Loctudy, dans le Finistère, dans une famille où on lisait l’Humanité-Dimanche, Louis Dronval a découvert l’engagement syndical et politique auprès de son grand-père maternel. Celui-ci, marin pêcheur, avait participé à la mutinerie des marins de la Mer Noire en 1919, refusant de participer à l’offensive militaire française contre la Révolution russe.

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« La Résistance naît là où les droits sont bafoués »

christian_retailleau.jpgÀ 62 ans, Christian Retailleau est à la tête du Comité du souvenir 44, qui honore entre autres la mémoire des 48 otages fusillés par les Allemands le 22 octobre 1941. Les exécutions ont eu lieu sur la colline du Mont-Valérien (Hauts-de-Seine), au champ de tir du Bêle (au nord-est de Nantes) et dans une carrière de Châteaubriant.

Ouest-France Benoit ROBERT. Publié le 11/03/2022

Ils étaient 48, résistants, opposants, juifs, communistes ou simplement détenteurs d’armes. Tous, ce 22 octobre 1941, ont été fusillés comme otages après l’exécution, deux jours plus tôt, d’un officier allemand à Nantes. Depuis, en Loire-Atlantique, le souvenir se perpétue à travers l’action d’un comité dont l’origine remonte à la Libération.
L’association qui répond au nom de Comité départemental du souvenir des fusillés de Châteaubriant et Nantes, réunit 300 adhérents. « Son but est de transmettre l’histoire de ce massacre de civils à travers les faits, résume Christian Retailleau, son président. Mais aussi d’entretenir la mémoire dans le monde associatif, du travail ou de l’éducation. »
Réunir le peuple
À travers l’idée même de résistance, difficile pour lui d’éluder la question du conflit en Ukraine. La guerre qui se déroule à moins de 3 000 kilomètres le ramène au passé. « Les acteurs sont différents. La Russie n’est plus soviétique, mais le pouvoir en place a des relents néofascistes. La Résistance, ce sont des hommes et des femmes qui surgissent là où les droits humains sont bafoués. »
Selon lui, le modèle et les valeurs adoptés par le Conseil national de la Résistance (CNR), après sa création en mai 1943, n’ont rien perdu de leur vigueur. « Il s’agissait de poser les bases d’une société plus humaine de manière à unifier la population une fois le pays libéré, revenir aux fondamentaux pour que les gens ne soient pas livrés à eux-mêmes. » En toile de fond, c’est l’extrême droite qui est visée, « héritière de la pire partie de notre histoire commune ».
Encore plus ouvrière
Dans tout le département, le comité tisse des liens avec les municipalités. À Saint-Nazaire, des noms de quatre résistants locaux ont été signalés à la mairie pour baptiser les rues de futurs aménagements urbains.
L’anniversaire de la libération de la poche, prévu en 2025, est dans le viseur. Tout comme la mémoire de Jean de Neyman, dernier fusillé de Loire-Inférieure (ancienne Loire-Atlantique), le 2 septembre 1944.
« Cette ville portuaire était totalement militarisée. Il était difficile de s’organiser comme à Nantes par exemple. Pour autant, la Résistance était issue des milieux populaires, encore plus ouvrière qu’aujourd’hui, basée sur le renseignement et l’entraide. »
Alors que la Loire-Inférieure de l’époque traîne une image de vieille terre catholique et conservatrice, elle demeure marquée par une empreinte anarcho-syndicaliste entre Nantes et Saint-Nazaire. Ce mélange de profils, de tendances, agit comme un révélateur et dessine toute la complexité liée à cette période.
Cette année, le comité planche sur l’organisation d’un colloque sur le « procès » des 42, le plus important en zone occupée. « En janvier 1943, à Nantes, le tribunal militaire allemand jugeait des résistants Francs-tireurs et partisans. » Trente-sept d’entre eux sont condamnés à mort. Parmi les accusés, figurent cinq républicains espagnols.

St Nazaire, terre de Résistance

Dès le début de l’Occupation, des personnes ont manifesté leur opposition ou exprimé leur refus par des attitudes ou des actes de désobéissance. C’était la résistance, elle n’est devenue la Résistance que plus tard, lorsque des mouvements se sont développés, structurés, lorsque des couches sociales diverses se sont reconnues dans ce mouvement et y ont contribué et lorsqu’elle s’est unifiée. Bref, lorsqu’elle est devenue un mouvement social, un phénomène historique. « La Résistance en tant qu’expression d’une force politique n’émerge qu’au début de 1942 » selon l’historien Jean-Marie Guillon et « l’expression est définitivement consacrée lorsque, en 1943, le Conseil national de la Résistance est créé ».(1)
Il faut imaginer le contexte et le climat de l’époque. 1940, la défaite, la débâcle, le chaos, des millions de réfugiés sur les routes et d’énormes illusions et malentendus, beaucoup de confusion. Pas de smartphone ni de réseaux sociaux à l’époque pour s’informer, échanger, se rencontrer. La presse est muselée ou interdite si elle n’est pas aux ordres.

Du refus à la Résistance
Du refus à la résistance, c’est le chemin qu’empruntent les Nazairiens opposés à Vichy et à l’envahisseur. En 1940, et surtout dans une ville ouvrière comme Saint-Nazaire, la porte d’entrée c’est la lutte revendicative qui permet de reprendre contact avec les travailleurs et de les réorganiser. La propagande compte aussi pour ouvrir les yeux. Elle est rudimentaire au début : papillons (on ne disait pas encore flyers), inscriptions à la craie ou à la peinture sur les murs, premiers tracts ronéotés.
Dès 1940, les premières actions contre l’occupant apportent des signaux. La Résistance a mille visages et les modes d’action sont variés: propagande, aide aux évadés, renseignement, hébergement de clandestins, de déserteurs, sabotage, francs-tireurs, maquisards, tout cela formait la Résistance.

La mémoire des 48 Otages fusillés à Châteaubriant, Nantes et au Mont-Valérien le 22 octobre 1941, puis celle des résistants fusillés à la suite des parodies de procès dits des 42 et des 16 en 1943 a éclipsé le souvenir de l’action des Résistants nazairiens. Ils ne sont pas absents de la liste des 48 : Hubert Caldecott, Philippe Labrousse et André Le Moal sont des Nazairiens, de même plusieurs FTP nazairiens figurent dans la liste des 16. A travers cet article, nous voulons faire leur place à des êtres de chair et de sang, qui ne réclamaient ni la gloire, ni les larmes mais qui voulaient vivre dans un monde débarrassé de l’oppression, de l’exploitation et de la guerre.

Le Courrier de Saint-Nazaire, hebdomadaire monarchiste, réactionnaire et Le Phare ont paru sous l’Occupation. Leurs articles sont édifiants. Ainsi, Le Courrier de Saint-Nazaire publie le 10 août 1040, un « Avis à la population », signé du maire F. Blancho, reproduisant un avis du Colonel Schirmer, commandant la Place et faisant état de coups de feu tirés le 4 août, rue d’Anjou contre des soldats allemands. Le 31 août, Joseph Montfort, contrôleur des assurance sociales, est condamné à un an de prison et 1000 F d’amende pour propagande communiste. Il aurait distribué un tract intitulé « Aux Français ». Le 13 septembre, le nommé Trigodet Joseph, d’Herbignac a été condamné à mort par le tribunal de guerre allemand et fusillé le 6 pour avoir endommagé une ligne téléphonique. Le 20 décembre, des tracts communistes ont été distribués à St Nazaire et une perquisition a permis d’arrêter Auguste Véto et de l’interner administrativement.
Le 7 mars 1941, à Batz/mer au cours d’un changement de troupes, entre le départ de l’unité relevée et l’arrivée de la suivante, les cantonnements ont été pillés par des femmes et des enfants. Le 4 avril, nouvel avis du maire F. Blancho qui oblige à enlever immédiatement toutes les inscriptions et interdit le port d’insignes gaullistes. Le 18 avril, à Trignac, des câbles ont été sectionnés. Le 15 août, dix communistes nazairiens, qui ont été arrêtés le vendredi 11 à l’aube sont conduits à Châteaubriant où existe un camp d’internement, le camp de Choisel. Le 22 août, l’agitation communiste marque une inquiétante recrudescence et tend à dresser la population contre l’occupant. Le 10 octobre 1941, il est rappelé au public l’interdiction d’écouter des émissions radiophoniques étrangères, la fenêtre ouverte, sous peine de confiscation du poste. Le 12 décembre, le gouvernement annonce que 1 850 communistes viennent d’être arrêtés en zone non occupée, arrestations qui s’ajoutent aux 11000 effectuées depuis 6 semaines dans ces milieux. Cette revue de presse est édifiante !

Par ailleurs, le Journal de marche du XXVème Corps d’Armée allemande, stationné en Bretagne relève en janvier 1941: recrudescence des activités communistes, tract de Thorez lancé à St Nazaire. Accueil favorable de la propagande communiste auprès des travailleurs étrangers de l’Organisation Todt. Mai 1941: intense activité de sabotage, coupures de câbles, enlèvement de matériel de transmission précieux. Des communistes se sont manifestés le 1er mai à St Nazaire. Juillet : rassemblement de 400 à 500 jeunes, femmes et enfants à l’enterrement de deux aviateurs anglais abattus; découverte de papillons favorables à « l’ Union soviétique dans son combat contre le fascisme ». Août, découverte à St Brévin de papillons menaçant les Français travaillant pour la Wehrmacht. Novembre, arrestation à la Baule de l’Anglais Henry Brod et du Dr Dubois.
Les quelques aperçus de la Résistance nazairienne qui suivent, donnent à comprendre la diversité des formes d’action et donnent vie à des résistants trop oubliés.

L’aide aux évasions
Au cours de la débâcle, 50 000 soldats sont internés dans les camps de Savenay, Châteaubriant, Château-Bougon et les casernes de Nantes. Le Comité d’entente des Anciens combattants se charge, avec l’accord de la Kommandantur de ravitailler ces prisonniers. Sous couvert de cette activité humanitaire légale, une autre activité, illégale, se met en place qui consiste à favoriser les évasions. A Savenay, certains jours, il y a 50 évasions. En janvier 1941, les principaux organisateurs sont arrêtés, ils seront condamnés et figureront au nombre des 50 Otages fusillés le 22 octobre 1941, Marin Poirier ayant déjà été fusillé fin août.
150 soldats polonais qui cherchent à ne pas tomber aux mains des Allemands sont conduits au Croisic où des pêcheurs les conduisent sur des bateaux anglais qui croisent au large. Bohu, le passeur de Lavau, en transporte 50 sur la rive gauche de la Loire en vue de regagner la zone dite libre.

Les agents de renseignements
Le réseau Georges-France 31, est spécialisé dans le renseignement. Le Dr Mercier, au retour de démobilisation en août 1940, découvre l’Etat-major allemand installé dans sa maison. Vers la fin 1940, il est contacté et il lui est proposé de collecter et fournir des renseignements qui seraient communiqués à Londres. Il accepte et est mis en relation avec Mme Lardon. Après diverses péripéties il est arrêté sur dénonciation, emprisonné puis conduit à Paris au siège de la Gestapo où il découvre un personnage qu’il avait déjà vu chez lui et qui était donc un agent de la Gestapo chargé de surveiller les résistants nazairiens. Albert Vinçon, professeur, militant socialiste et responsable de la Ligue des droits de l’Homme est aussi membre de ce réseau, comme René Ross, professeur révoqué parce que juif, nommé chef de la Défense passive et Jean Le Netter. Ils transmettent des renseignements sur les chantiers et les mouvements de navires dans le port. La Gestapo réussit un coup de filet qui démantèle le réseau: 101 arrestations. Vinçon, Ross et Le Netter seront fusillés le 27 novembre 1942 au Mont-Valérien. Mme Lardon sera déportée et ne reviendra pas.
Un autre réseau s’occupe de renseignement: le réseau Alliance. Eugène Monnier se fait embaucher à la Base sous-marine après sa démobilisation. Il est sollicité par un collègue pour fournir des renseignements techniques sur les sous-marins et accepte sans d’ailleurs connaître le nom du réseau, qu’il n’apprendra qu’à la fin de la guerre, en même temps que le nom de celle qui le dirige: Marie-Madelaine Fourcade.

Organisation de sabotages
Emile Bertho témoigne (2). Démobilisé le 26 avril 1940, il est contacté le 2 septembre par Gérard Périco et Fernand Beccard. Ceux-ci sont depuis juillet en liaison avec Marcel Paul (3), chargé de regrouper les militants communistes du département. Au début, « l’action des groupes nazairiens consistait en distribution de tracts puis la nécessité est arrivée de mener des actions de sabotage, en particulier à la Base sous-marine » où il travaille avec Amiable, Auguste Mahé, Roger Ollio et Roger Ménard. « Il fallait aussi héberger les clandestins comme Amiable, pourvoir à leur ravitaillement et organiser la solidarité avec le groupe interné à Châteaubriant ». Pour compléter, ils rassemblent des renseignements sur la Base: plans, photos etc.
Jean Struzzo participe, « presque quotidiennement », avec son groupe: Léon Delavallée, Pierre Viaud, Le Moulec à des sabotages dans les magasins de la Kriegsmarine, aux chantiers de la Loire et dans les dépendances de la forme Jean-Bart: « arbres à cames, compresseurs graissés à l’acide, bogies de wagons à la poudre d’émeri, pièces détériorées à l’emballage etc ». Il estime que les sabotages effectués par leur petit groupe représentent des milliers d’heures de travail. Ils sont en relation avec Boulay, un brigadier des douanes qui a organisé des groupes de résistance parmi les ouvriers qui travaillent à la construction du Mur de l’Atlantique. Il sera déporté et mourra en camp de concentration.

Le sabotage de l’Arado
L’Arado est un prototype, terminé et en état de marche, d’hydravion de reconnaissance. Il trône sur un vaste chariot dans le bâtiment 73 à la SNCAO(4). René André est le responsable des Jeunes du Front National (5). »Adrien Berselli, un camarade du groupe propose de saboter l’Arado. Sa proposition est acceptée. Jean Dréan, l’artificier, fabrique l’engin explosif. Je le rentre dans l’usine dans une musette et le camoufle dans mon coffre à l’atelier de chaudronnerie. Le mardi de la Pentecôte 42, Adrien arrive tôt avant l’embauche. Il dépose l’engin dans la carlingue, fixe l’explosif sur un flotteur, allume la mèche et se sauve. Quelques minutes avant l’embauche, c’est l’explosion ». Un flotteur est détruit, la carlingue est percée de trous, le prototype est inutilisable. Les Allemands sont furieux, mais le secret est bien gardé. Aucune arrestation ne sera opérée.

Création de l’OS (organisation spéciale)
L’OS est une organisation de combat créée par le parti communiste. C’est l’embryon des Francs-Tireurs et Partisans(6).Selon Georges Girard, la Loire-Inférieure est l’une des premières régions à constituer des groupes d’OS vers novembre 1940 à Nantes et Saint-Nazaire. « Nous étions conscients de la nécessité d’agir contre l’occupant. Nous étions des jeunes assez « casse-cou », dit-il, « Guy Lelan, Jean Dréan, Albert Rocheteau, Marcel Pichard, Roger Ménard et moi ». Ils récupèrent des armes. Ils apprennent comment pénétrer la nuit à l’Eden-Parc, un hôtel où logent des officiers et savent où sont entreposées leurs armes. Ils récupèrent ainsi des révolvers et des mitrailleuses. Ils sont en étroite relation avec des Républicains espagnols internés à Gron, qui ont l’expérience de la guérilla urbaine et la leur font partager.
Albert Rocheteau raconte qu’une nuit avec G. Girard, ils sautent par dessus le mur de clôture où les Allemands entreposaient des dizaines de camions et de jeeps, place de l’Abattoir. Après avoir siphonné les réservoirs, ils arrosent d’essence les bâches, les pneus, le sol. Ils entendent un ronflement sonore et découvrent un gardien qui roupille dans une remorque. Ils le réveillent et lui disent: « Barre-toi en vitesse ». A sa suite, ils enjambent le mur et Georges jette son briquet allumé. De gigantesques flammes jaillissent. « Il fait clair comme en plein jour ». En avril 1942, ils décident de faire sauter la permanence de la LVF(7) rue Amiral Courbet. Guy Lelan fabrique la bombe. Vers 5h du matin, ils se dirigent vers la permanence. Pendant que Georges fait le guet, révolver au poing, A. Rocheteau glisse la bombe sous le rideau de fermeture. Il allume et le trio décampe. Les vitres volent en éclat. Les officiers allemands qui logent dans l’hôtel à côté s’affolent et hurlent. Le lendemain, les Allemands arrêtent 11 otages, qui sont incarcérés au camp de Ker Faouet mais seront relâchés quarante-huit heures plus tard.
Albert Rocheteau, par deux fois, est arrêté et emprisonné. Par deux fois il s’évade et continue le combat. Au cours d’un accrochage à Genrouët avec une patrouille allemande, lors d’une tentative de récupération d’armes, il reçoit une balle dans la cuisse. A la formation de la Poche, il s’engage dans le 2ème Bataillon FTP, participe à de nombreuses actions et est sérieusement blessé par l’éclatement d’une mine.
Georges Girard, arrêté, interné, s’évade en profitant du bombardement de la prison. Il rejoint la région parisienne et participe à l’Etat-major du colonel Fabien sous le nom de commandant Conan. Pendant l’insurrection de Paris, il est blessé par une balle à l’épaule et au bras gauche sur les quais de la Cité.

Guy Lelan, Fernand Mougenot et Jean Dréan, trop repérés, s’éloignent de St-Nazaire et poursuivent leur activité dans la région nantaise. Avec dix de leurs camarades: Armand Loyen, Jean Fraix, Marcel Bosquet, Louis Bâle, André Rouesné, Joseph Colas, Paolo Rossi, Henri Gauthier, Guy Jamet et Denise Ginollin, ils sont arrêtés et torturés par le SPAC (8). En août 1943, ils comparaissent devant un tribunal allemand(9) qui les condamnent à mort, sauf Denise Ginollin qui est déportée. Ils seront fusillés le lendemain -25 août 1943 – à Nantes, au champ de tir du Bêle. Une cérémonie d’hommage y est organisée chaque année en février.

Les jeunes dans la Résistance
Militant des Jeunesses communistes, Alfred Hémery dit « qu’il est devenu résistant tout naturellement par sa connaissance du nazisme ». Après l’embarquement des troupes anglaises et polonaises du 15 au18 juin1940 (10), il détruit, en tirant avec une mitrailleuse anti-aérienne, plus de 200 camions « pour qu’ils ne tombent pas intacts aux mains de l’ennemi ». A la masse il casse des delcos, fend des blocs-moteurs. Dès l’arrivée des Allemands les jeunes du groupe, ont multiplié les sabotages, coupant à plusieurs reprises les lignes téléphoniques entre St Nazaire et le camp de Trignac. Ils sabotent les camions. Ils enlèvent les panneaux de signalisation de St-Nazaire à Montoir. « Tout cela pour créer un climat d’insécurité et affaiblir le moral des troupes allemandes ». Ils distribuent de nombreux tracts et journaux du Front national.
Hémery est arrêté avec Louis Cadro aux chantiers de Penhoët, lors d’une distribution de tracts appelant à une manifestation le 14 juillet 1942. Les gendarmes français veulent savoir qui est derrière les sabotages commis dans la région et « surtout savoir qui a saboté l’Arado ». Ils perquisitionnent chez les parents des jeunes arrêtés. Alfred Hémery avait caché son 7,65 hors de la maison. Il est transféré à Nantes au siège du SPAC où on lui pose sans cesse la même lancinante question: qui a saboté l’Arado? Les Allemands ne l’ont jamais su. En juillet et août 1942, de nombreux jeunes communistes sont arrêtés aux chantiers et à l’usine d’aviation: Maurice Sculo 16 ans, Adrien Berselli, Jules Busson, Louis Gravouil, Jules Pichon, Yves Soubil, René Louis, André Travaille, Odette Dréan, Clodic. Ils sont jugés par la Cour martiale de Rennes le 4 février 1943, condamnés de 1 à 3 ans de prison. Maurice Sculo est libéré en raison de son âge ainsi que Clodic et Soubil. Hémery écope d’un an. Il fait le circuit de nombreuses prisons: Beaugé, Vitré, Rennes, Laval, Paris puis le 23 septembre 1943, il part de Compiègne pour Buchenwald d’où il est revenu le 28 juillet 1945, pesant 37 kg.
D’autres jeunes du groupe connaîtront l’enfer des camps: Cadro, Busson, Berselli, Gravouil, Pichon, Louis, Travaille et Odette Dréan. Ils sont tous revenus sauf Berselli. Dans les derniers jours d’avril 1945, 8 à 10 000 déportés de Neuengamme embarquent en rade de Lübeck sur quatre navires que les bombardiers anglais attaquent et coulent. Les déportés, dont Berselli, périssent asphyxiés dans les cales, noyés ou mitraillés par les SS. Tragique erreur ?

La lutte clandestine: témoignages de résistants nazairiens

Témoignage de Rémy Jégo : »Lorsque, après la débâcle, le chantier a repris son activité normale, j’ai été contacté en octobre 1940, par André Riguidel, membre des Jeunesses communistes. Avec Robert Jousset et Louis Cadro, nous distribuions des tracts appelant à la résistance à Méan et Penhoët et aussi dans les chantiers où nous pénétrions malgré la présence des Allemands. Après une période de flottement, nous avons, au cours du printemps 41, été recontactés par Godeau. A la gare de St-Nazaire, nous avons eu un entretien avec Jean Vignau-Balous, responsable fédéral des JC, mort en déportation. Quelque temps plus tard, le 22 juin 1941, exactement, nous avions rendez-vous avec lui à Nantes, place Louis XVI (…) Personne au rendez-vous. (…) Vers septembre 1941,, c’est René André qui nous fournissait en tracts et journaux clandestins : L’Humanité et France d’abord. J’ai été arrêté le 12 juin 1942 avec Babonneau, Carré, Cerclé, Rannou, Pichard, et Coleou, interné d’abord à Voves puis à Pithiviers. En juin 1944, j’obtins une permission pour assister aux obsèques de mon père. Au retour, conseillé par Quénéhervé, je pris le train, descendis à contre-voie et retrouvai Joseph Montfort sur la route de Bouvron. Je passai dans la clandestinité et devins responsable des réfractaires (3) en Vendée et terminai lieutenant FFI sur le front de Pornic. Mon camarade Robert Jousset, responsable d’un groupe FTP, (4) fut arrêté le 7 août 1944, emprisonné puis déporté à Mauthausen. Il mourut quelques jours après la libération du camp. »

Témoignage d’Ernest Pichon – Démobilisé le 1er septembre 1940, il est embauché comme menuisier par la mairie. Au début de 1941, il est contacté par Emile Bertho. Leur activité consiste à distribuer des tracts à la volée ou la nuit dans les boîtes aux lettres et saboter des lignes électriques ou téléphoniques. Muté à Trignac avec Pierre Durand, René Dubois, Albert Lumeau, ils travaillent sous les ordres d’un soldat allemand qui les laisse bricoler. C’est ainsi qu’il peut fabriquer un linographe, un cadre en bois de la taille d’un stencil et un rouleau de bois recouvert d’un bout de chambre à air pour étaler l’encre. « Déjà la répression se faisait sentir. Des camarades étaient arrêtés, d’autres étaient recherchés et disparaissaient dans la nature. Il fallait combler les vides et c’est ainsi que je me suis retrouvé dans le triangle de direction avec Emile Bertho et Pierre Mahé ». Il effectue la liaison avec Nantes et après diverses actions, il est arrêté le 5 août 1942 à St-Brévin et transféré à Nantes aux mains du SPAC(5). Quand il sort de l’interrogatoire, il est méconnaissable, mais il n’a pas lâché un nom. En février 1943, avec 25 autres communistes, il passe devant la Cour spéciale de Rennes présidée par le conseiller Hervieu. Outre les Nantais, se trouvent là les Nazairiens Emile Bertho, François Bretéché, René Desmars, Pierre Mahé, Gérard Périco, Marcel Pichard, tous ouvriers à la SNCAO, (6) André Pilliaire, ouvrier aux Fonderies, Lucien Cervier, plombier. Trois Nantais sont acquittés. Tous les autres sont condamnés à des peines de 1 à 4 ans de prison et seront envoyés dans des camps de concentration.

Robert Averty – « Dès juillet 1940, avec Jean Dréan, nous rédigions et diffusions des tracts contre l’occupant, tirés chez un camarade au Petit Maroc. Nous recrutions des jeunes pour le travail clandestin : André Riguidel, Robert Jousset, Rémy Jégo, puis un peu plus tard Jules Busson, Louis Gravouil, Dunay etc. qui participaient à la diffusion du matériel »Retour ligne automatique
Une nuit, depuis le balcon du cinéma Athénée, ils peignent – Ollivier, Pasquier, Dunay et lui – sur la belle façade rose du cinéma, en noir, au goudron et en lettres d’un mètre de haut « Vive l’URSS ». Les Allemands font tout repeindre en noir. Les résistants reviennent quelques jours plus tard avec de la peinture blanche pour repeindre la même inscription.Retour ligne automatique
Ils participent à de multiples sabotages. Averty conduisait un fenwick, sur lequel il transportait des pièces de sous-marins. Parfois en sortant de l’atelier, il donnait un coup de frein brutal et les culasses s’abîmaient en tombant sur le sol.Retour ligne automatique
En 1941, leur groupe a reçu des tracts en allemand qu’ils ont distribuées dans les vestiaires des marins et ouvriers allemands. En juillet 1942, Averty voit au Vieux St-Nazaire, la traction noire de la police et reconnaît Jules Busson, encadré par des policiers. Il comprend qu’il vaut mieux se mettre au vert et se planque à Machecoul. En février 1943, il revient à Gavy et rencontre Joseph Montfort qui le charge du recrutement, de la diffusion des tracts et de la réparation des armes.

Témoignage de Joseph Montfort -« Arrêté pour distribution de tracts communistes pendant la drôle de guerre, j’ai été interné à Nantes, puis à Rennes. Dans cette dernière prison, dans la cellule voisine de la mienne, se trouvait l’archevêque de Rennes incarcéré pour avoir, au cours d’un sermon dominical, critiqué le bombardement allemand qui avait fait beaucoup de victimes parmi la population (7). Ayant reçu un mandat, j’ai insisté auprès des Allemands pour aller à la poste. On m’y a conduit en voiture. Le chauffeur est resté assis dans l’auto, lisant son journal. Bizarre… Arès avoir touché le mandat, je me suis éclipsé par une porte de derrière. Et je suis tranquillement revenu à St Nazaire.Retour ligne automatique
Révoqué par la Caisse des assurances sociales, j’ai été embauché par la ville. Ganachaud m’a demandé d’immatriculer tous les gars embauchés à la Base, qui n’avaient aucun papier, en particulier les Républicains espagnols que le gouvernement de Pétain avait libérés d’Argelès pour les livrer aux Allemands.Retour ligne automatique
A la Base nous étions une bonne équipe de camarades : Ganachaud, Godeau, Bertho etc. Nous distribuions des tracts, pratiquions des sabotages et collections des renseignements sur l’ennemi.Retour ligne automatique
Le 1er aout 1941, deux inspecteurs de police viennent me chercher et m’emmènent au commissariat où je retrouve : Alexis Bocéno, Armand Bonay, Marceau Chabot, Pierre Durand, René Tournabie, Fernand Beccard, Félix Bénize, André Constantin, Auguste Mahé et Pierre Genevoix.Retour ligne automatique
Nous sommes internés tous les onze au camp de Châteaubriant. Le 7 mai 1942, enchaînés trois par trois, nous sommes transférés au camp de Voves. Fin 1942, je suis à l’hôpital de Chartres pour une opération. Nous tissons, un camarade breton et moi, une grande corde avec de la serpillière et nous tentons l’évasion. Mon copain descend le premier. La corde, frottant sur une corniche aux arêtes pointues, se casse au 1er étage. Je regarde : le copain est tombé brutalement et ne bouge plus. Je frappe violemment à la porte : « Un gars s’est suicidé ». On ouvre. La porte d’entrée n’est pas fermée : je fonce. « Arrête, arrête », je cours, le copain se relève et on se sauve. On se planque dans une buanderie. Le matin, une jeune employée arrive. « N’ayez pas peur, nous ne sommes pas des bandits, nous sommes des prisonniers évadés. » Son patron, un docteur est affolé. « Je viens de sortir d’un camp de prisonniers. Si on vous trouve ici…Je pars à huit heures. Je laisserai la porte ouverte. Je ne veux pas vous voir ici ce soir. » « Ne vous inquiétez pas, nous n’y serons plus. » Il me donne pansements et médicaments pour soigner mon camarade. Nous partons. Après mille péripéties, nous retrouvons le contact avec le parti. Je suis envoyé à Camaret. Il faut des explosifs pour nos FTP : j’embauche à l’Organisation Todt.Retour ligne automatique
En avril 1943, je reviens à St -Nazaire voir ma femme et mes enfants et je demande à Rutigliano, responsable régional, l’autorisation d’être muté du Finistère en Loire-inférieure. Autorisation accordée. J’ai alors travaillé avec les groupes de Lecontel (Savenay), de Quénéhervé (Pontchâteau) et de Bourmaud (La Baule).Retour ligne automatique
A la formation de la Poche, j’ai rejoint le 2ème Bataillon FTP ».

A Saint-Brévin – Maurice Piconnier et ses camarades distribuent des tracts, pratiquent aussi de nombreux sabotages, tendent des fils de fer au travers de la route pour apprendre aux motocyclistes allemands à « faire de la voltige ». Maurice est arrêté le 31 août 1941 et incarcéré au camp de Châteaubriant puis au camp de Voves d’où il s’évadera… Robert Albert et Louis Coquet seront arrêtés le 11 août 1943, torturés par la Gestapo et fusillés le 27 octobre à Angers. Raymond Chalopin, arrêté en même temps qu’eux, sera déporté à Buchenwald.

Henri Fogel, toute sa famille est morte à Auschwitz – Pour voyager, il fallait posséder un ausweiss portant les cachets officiels. Il essaie de fabriquer un cachet en gravant une pomme de terre, mais le résultat n’est guère satisfaisant. Au début de 1941, il va dans un bureau allemand avec un copain et pendant que celui-ci demande des renseignements, Fogel subtilise un cachet. Avec son ausweiss, il effectue plusieurs voyages en camion à St Jean-le-Vieux, dans les Pyrénées. En plus du matériel que Louis Guilbaud, le chauffeur, transporte pour le compte de la SNCAO, ils transportent aussi clandestinement le courrier que les Espagnols du camp Franco destinent à leurs familles. Un jour, Allanet l’avertit : « Tu dois absolument partir. Selon les renseignements qui nous parviennent, ton arrestation est imminente ». Il passe la route de démarcation vers Châteauroux, s’intègre au maquis d’Oradour-sur-Vayres, libère les détenus de la prison de Nanton. Après la Libération, il apprend que son père, sa mère et 24 autres membres de sa famille sont morts à Auschwitz. Les enfants de sa sœur ont été tués à coups de marteau sur les genoux de leur grand-père.

Sources
AREMORS, Saint-Nazaire et le mouvement ouvrier, t. 3 – 1939-1945, éditions Aremors, 1986
HAUDEBOURG Guy, Nantes 1943, Fusillés pour l’exemple, Geste éditions, 2014

Notes
1 – François Marcot (dir.), Dictionnaire historique de la Résistance, Robert Laffont, 2006
2 – Les témoignages cités ont été recueillis par les auteurs du collectif Aremors
3 – Marcel Paul sera déporté à Buchenwald et nommé Ministre de la Production industrielle à la Libération
4- SNCAO: en application de la loi de nationalisation des industries aéronautiques du 11 août 1936, Loire-Nieuport devient la Société nationale des constructions aéronautiques de l’ Ouest
5 – Front national de lutte pour la libération et l’indépendance de la France, créé en mai1941
6 – FTPF: Francs-Tireurs et Partisans Français, prolonge l’OS vers la fin de 1941 pour développer la lutte armée.
7 – LVF: Légion des volontaires français contre le bolchévisme, collaborant avec la Wehrmacht.
8 – Le SPAC: Service de Police Anti-Communiste
9 – Le « procès » des 16 – s’est déroulé en août 1943, à la suite d’un premier « procès » (dit des 42), en janvier 1943 : 50 exécutions au total
10 – L’embarquement des troupes anglaises et polonaises en juin 1940. Voir notre article sur la tragédie du Lancastria Pire que le Titanic : la tragédie du Lancastria
11 -Il s’agit des réfractaires au STO, le Service du Travail obligatoire, en Allemagne
12 – Bombardement de Rennes le 17 juin 1940. Voir notre article sur l’évasion du Jean-Bart414

BD immortels
Immortels !

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Les 50 Otages en BD
La Résistance dans la bande dessinée s’est enrichie d’un nouvel album avec cette BD sur les 50 otages de Châteaubriant et Nantes.
Le Comité du souvenir des fusillés de Châteaubriant, Nantes et de la Résistance en Loire-inférieure qui en est l’initiateur et éditeur, a confié la réalisation à deux jeunes artistes, Camille Ledigarcher, scénariste et illustratrice, et Gaëlle Richardeau, coloriste.
Le 22 octobre 1941, sur ordre d’Hitler, 50 Otages (en fait 48) sont fusillés à Châteaubriant dans la carrière de la Sablière, à Nantes au champ de tir du Bêle et au Mont-Valérien, près de Paris. Cet assassinat, premier massacre de masse de l’Occupant, intervient après que trois jeunes résistants communistes des Bataillons de la jeunesse ont abattu le Feldkommandant Karl Hotz, chef de la Wehrmacht à Nantes.
Des récits comme celui d’Aragon, « Les Martyrs », des témoignages, un film de Volker Schlöndorff, « La Mer à l’aube » ont été consacrés à l’histoire des 50 otages. « Immortels ! » est la première BD. Au fil des planches, l’album retrace la vie quotidienne dans le camp de Choisel, elle fait revivre les personnages : le syndicaliste Jean-Pierre Timbaud, le médecin Maurice Ténine, le député Charles Michels et bien d’autres. Elle montre le rôle des autorités civiles et militaires allemandes et vichystes. Les actions d’entraide et d’aide aux évasions des anciens combattants nantais sont évoquées à travers la figure de Léon Jost. L’exploit de deux jeunes lycéens qui hissent le drapeau tricolore au sommet de la cathédrale nantaise le 11 novembre 1940 est donné à voir. La diversité de la Résistance est mise en lumière, illustrée par le jeune Michel Dabat « qui croyait au ciel » et le lycéen Guy Môquet « qui n’y croyait pas ». « Immortels ! » reconstitue les dernières heures des Otages, jusqu’à leur exécution, leur comportement face au peloton, leur courage, et leur foi en la victoire et un avenir meilleur.

Accessible à toutes et tous, de 7 à 97 ans, et en tous lieux, privés ou publics, de lecture et de documentation, cette BD, artistique, ludique, et respectueuse de l’Histoire, incite à la réflexion sur la question toujours actuelle du courage et de l’engagement pour la liberté. Accompagnée d’un dossier pédagogique, composé par l’historienne Dominique Comelli, elle constituera un support utile à la transmission de la mémoire à travers les générations, à la visite des lieux de mémoire, et toute action éducative se référant aux valeurs de la Résistance et aux Droits humains.
La BD est disponible auprès du Comité du souvenir 1, place de la gare de l’Etat case 1 Nantes 44276 Cedex 2. Site www.resistance-44.fr Courriel : comitesouvenir@orange.fr
Prix : 15 € + 5 € de participation aux frais de port pour un exemplaire.
Collectivités, syndicats, associations, bibliothèques etc. pour des achats en nombre dans le cadre du 80e anniversaire, nous consulter sur les frais de port.
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