Comité Départemental du Souvenir des Fusillés de Châteaubriant de Nantes et de la Résistance en Loire-Inférieure

Enfin !

Le Comité du souvenir résistance 44 honore la mémoire de Missak et Mélinée Manouchian et de leurs camarades FTP

Missak Manouchian entre au Panthéon avec Mélinée, l’ensemble des membres de son groupe de 23 résistant .es et Joseph Epstein, chef des FTP de la région parisienne.

Notre Comité considère que cette reconnaissance, certes tardive, n’est que justice eu égard au rôle qu’ont joué ces hommes et ces femmes qui se sont levés, au péril de leur vie pour combattre la barbarie à une époque où notre pays vivait sous le joug des extrêmes-droites au pouvoir avec Vichy et l’occupation nazie.

Ils et elles nous ont laissé la liberté en héritage et un ensemble de mesures pour  les « jours heureux » du Conseil national de la Résistance.

Cet événement constitue un message essentiel à l’heure où se répand une xénophobie aux effets délétères. Ces « étrangers et nos frères pourtant » symbolisent une certaine idée de la nation française, ouverte et fraternelle.

Notre Comité s’associe d’autant mieux à cet événement qu’il y associe les FTP qui ont joué un rôle majeur dans la résistance ligérienne, et parmi eux de nombreux Espagnols. D’autre part, comme le révèle notre site resistance-44.fr, à deux reprises, puis, les FTP parisiens par de nombreux faits d’armes ont rendu justice aux 50 otages le 22 octobre 1943, puis le 9 septembre 1943 aux FTP nantais condamnés à l’issue du « procès » des 16.

Notre Comité puise dans cette panthéonisation des encouragements à poursuivre son activité pour défendre et transmettre les valeurs de la Résistance.

Nantes le 19 février 2024

Les poètes de la Résistance et le groupe Manouchian

« La poésie a pris le maquis » disait Paul Eluard, traduisant ainsi l’engagement de très nombreux poètes avec leurs propres armes dans la Résistance. Après la Libération, ils ont participé à la construction de la mémoire des « étrangers et nos frères pourtant » qui ont donné leur vie et nous ont donné la liberté en héritage.

« Alors que les Nazis donnaient à leur entreprise une allure de croisade – en vérité, ils voulaient dominer et exterminerafin de s’approprier tout, être les maîtres – le destin de l’homme, son avenir se trouvaient mis en jeu par l’occupation étrangère. C’est de ce destin que les poètes prirent conscience. Sauver l’homme de l’humiliation, de l’avilissement et de l’écrasement devint action, réaction spontanée, écriture. Au-delà des difficultés et des interdits, les poètes français ne furent pas sans voix. » écrit Pierre Seghers en avant-propos à La résistance et ses poètes. Seghers 1974. Réédition 2022 -2 volumes.

Le poème d’Aragon, publié pour la première fois dans L’Humanité en 1955.          « Poème écrit pour l’inauguration d’une rue Groupe Manouchian à Paris » précise Aragon. Il l’a écrit sur une proposition du résistant toulousain Claude Lévy.  Après un échec le 15 mars 1951, Albert Ouzoulias (ancien FTP, colonel André) et Madeleine Marzin, résistante, désormais conseillers municipaux, par délibération unanime du Conseil municipal de Paris, le 28 octobre 1954, les impasses Fleury et du Progrès sont réunies en une unique voie : rue du Groupe Manouchian dont l’inauguration est fixée au 6 mars 1955. Dans un courrier en date du 25 décembre 1954, Mélinée Manouchian adresse au poète le texte de la dernière lettre de Missak. De fait, Aragon s’est inspiré de  la prose testamentaire de Missak en une réécriture en 12 alexandrins, imprimés en italique.

Le poème, mis en musique en 1961 par Léo Ferré qui lui donna le titre L’Affiche rouge, fut ensuite publié dans le recueil Le Roman inachevé (Gallimard) en 1956 sous le titre Strophes pour se souvenir.

La première interprète du poème devenu chanson fut Monique Morelli en 1961, suivie de Léo Ferré. De nombreux interprètes l’ont inscrite à leur répertoire : Lény Escudéro, Bernard Lavilliers, Mar Ogeret, Jacques Bertin, Natacha Bezriche, Grégoire, HK sur une musique aux accents orientaux, et Feu ! Chatterton (choisi pour la cérémonie d’entrée au Panthéon)

« Strophes pour se souvenir »                                                                            

Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents

Tout avait la couleur uniforme du givre
À la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant.

Louis Aragon,                                                                                                                                                  « Strophes pour se souvenir », in Louis Aragon, Le Roman inachevé, Paris, 1956.
© Éditions Gallimard, 1956

Aragon n’est pas le seul à avoir dédié un poème à la mémoire  du groupe Manouchian, c’est également le cas de Paul Eluard qui a publié Légion.

Légion

Si j’ai le droit de dire en français aujourd’hui

Ma peine et mon espoir, ma colère et ma joie

Si rien ne s’est voilé définitivement

De notre rêve immense et de notre sagesse

C’est que des étrangers comme on les nomme encore

Croyaient à la justice ici bas et concrète

Ils avaient dans leur sang le sang de leurs semblables

Ces étrangers savaient quelle était leur patrie

La liberté d’un peuple oriente tous les peuples

Un innocent aux fers enchaîne tous les hommes

Et qui se refuse à son cœur sait sa loi

Il faut vaincre le gouffre et vaincre la vermine

Ces étrangers d’ici qui choisirent le feu

Leurs portraits sur les murs sont vivants pour toujours

Un soleil de mémoire éclaire leur beauté

Ils ont tué pour vivre ils ont crié vengeance

Leur vie tuait la mort au cœur d’un miroir fixe

Le seul vœu de justice a pour écho la vie

Et lorsqu’on n’entendra que cette voix sur terre

Lorsqu’on ne tuera plus ils seront bien vengés.

Et ce sera justice.

Paul  ELUARD                                                                                                                recueil Hommages, 1950 –  Réédition Œuvres complètes, Pléiade, 1968

Missak Manouchian fut également poète. Nous publions ci-dessous l’un de ses poèmes, traduit par Gérard Hékimian, extrait de l’anthologie La poésie arménienne. Rouben MELIK, Editeurs Français réunis, 1973 Une édition bilingue de 56 poèmes Ivre d’un grand rêve de liberté vient de paraître aux éditions Points Poésie.

LE MIROIR ET MOI

Dans tes yeux de la fatigue et sur ton front tant de rides,
Parmi tes cheveux les blancs, vois, tant de blancs camarade…
Ainsi me parle souvent l’investigateur miroir
Toutes les fois que, muet, je me découvre seul en lui.

Tous les jours de mon enfance et les jours de ma jeunesse
Je – cœur parfois tout disjoint – les brimais pour l’holocauste
Sur l’autel des vanités tyranniques de ce temps,
Naïf – tenant pour abri l’espoir tant de fois promis.

Comme un forçat supplicié, comme un esclave qu’on brime
J’ai grandi nu sous le fouet de la gêne et de l’insulte,
Me battant contre la mort, vivre étant le seul problème…
Quel guetteur têtu je fus des lueurs et des mirages !

Mais l’amertume que j’ai bue aux coupes du besoin
S’est faite – fer devenue – que révolte, qu’énergie :
Se propageant avec fureur mon attente depuis
Enfouie jusqu’au profond du chant m’est cri élémentaire.

Et qu’importe, peu m’importe :
Que le temps aille semant sa neige sur mes cheveux !
Cours fertile qui s’élargit et qui s’approfondit
Au cœur de toute humanité très maternellement.

Et nous discutons dans un face-à-face, à « contre-temps »,
Moi naïvement songeur, lui ironique et lucide;
Le temps ? Qu’importe ce blanc qu’il pose sur les cheveux :
Mon âme comme un fleuve est riche de nouveaux courants.

Missak MANOUCHIAN

Le groupe Manouchian FTP -MOI et la Loire-Inférieure

Récit d’Arsène TCHAKARIAN

Dans son livre Les Francs-Tireurs de l’Affiche rouge, Arsène Tchakarian, le dernier survivant du groupe Manouchian, fait le récit des actions réalisées par ce groupe entre le 17 mars et le 12 novembre 1943, période pendant laquelle Missak Manouchian en était le commandant militaire. Plusieurs  de ces actions concernent Nantes et la Loire-Inférieure. En voici le récit.

Le 22 octobre 1943, 2ème anniversaire des fusillades de Châteaubriant et Nantes

C’est vers le milieu d’octobre 1943 que Manouchian1 reçut un message du commandement militaire national des FTP, lui recommandant de prendre des dispositions en vue d’exécuter des actions spectaculaires contre l’armée d’occupation pour commémorer, le 22 octobre, l’anniversaire des exécutions par les nazis des 27 otages dans la carrière de Châteaubriant, des 21 de Nantes et du massacre des 50 otages de Bordeaux2.

Deux attaques furent prévues pour ce jour anniversaire: l’une contre un foyer de la Gestapo, le café de La Terrasse, l’autre dans un salon-bar à l’angle de la rue de Hanovre et de la rue de Choiseul.

Ces deux attaques anniversaires furent accompagnées d’un message à l’adresse du commandement allemand l’avertissant qu’à chaque otage exécuté par les nazis, les francs-tireurs répondraient par l’exécution d’un nombre égal d’officiers et de soldats allemands.

Une attaque contre la Gestapo

« Geheime Staatspolizei (GESTAPO): nom de la police secrète d’Etat qui fut l’un des éléments de la puissance du national – socialisme, chargée dans les pays occupés par l’Allemagne de 1939 à 1945 de la lutte contre les patriotes et les résistants. Elle se signala par ses procédés odieux (recours à la délation, otages) et barbares (tortures et exécutions) »

Cette définition de la Gestapo que donne l’encyclopédie Quillet ne reflète que trop rapidement ce qu’elle fut en réalité. Ceux qui ont subi ses sévices et dont le témoignage a été sollicité lors des procès des criminels de guerre – le procès de Nuremberg entre autres – n’en ont parlé que contraints, avec réserve, plus même, avec gêne, comme de l’inavouable. Tant les tortures qu’ils ont vécues dépassent en horreur ce que l’humain peut entendre. Mais il faut redire, sans que ce soit  s’y attarder avec complaisance, oui il faut redire de quelles méthodes a usé la Gestapo, quel traitement attendait ceux qui étaient tombés ente leurs griffes: arrachage des ongles, brûlures de cigarettes sur le visage et sur les mains, corps plongé et maintenu de force dans une baignoire d’eau glacée jusqu’à la limite de la noyade. Ecrasement des doigts sous une presse à papier. Pendaison par les pieds pour augmenter la pression du sang dans la tête, tandis que plusieurs brutes spécialisées frappaient à la cravache ou au gourdin, envoyaient des coups de pied dans le ventre, sur les côtes, cassaient les dents, la mâchoire. Menaces de fusiller le père, la mère, le frère dans les heures à venir si le prévenu ne parlait pas. Il arrivait que des « innocents » soient arrêtés par erreur. Après avoir subi ces atroces tortures, les malheureux étaient relâchés mais on exigeait d’eux auparavant de signer une déclaration promettant de ne pas dévoiler ce qu’ils avaient enduré, sous peine d’être fusillés.

Ces policiers de la Gestapo, ces tortionnaires professionnels venaient le soir, sans doute pour se délasser de leurs « rudes journées », dans les cafés ou restaurants qui leur étaient plus ou moins réservés. Un des plus célèbres de ces cafés était La Terrasse, avenue de la Grande-Armée, près de la porte Maillot, exclusivement réservé à la Gestapo. Comme rue de Hanovre, ici se pratiquaient l’échange, la vente, l’achat des objets de valeur dérobés par les policiers dans les appartements au cours d’arrestations ou de perquisitions. Je l’ai visité après la Libération : j’y ai découvert un sous-sol, à l’arrière-salle, où se tenait ce trafic.

Le service de renseignements a signalé à Manouchian cet important repaire de la Gestapo. Ce qu’il ira vérifier sur place, en compagnie de Marcel Rayman3.

Tous deux observent les allées et venues des usagers de La Terrasse. Leur dégoût à la vue des bourreaux venus s’amuser n’a d’égal que leur volonté de les supprimer. Ils explorent minutieusement le quartier. A l’intérieur et à l’extérieur du café veillent deux ou trois inspecteurs. Alentour, un impressionnant déploiement de policiers et de militaires. Les dangers sont innombrables; il faudra beaucoup de courage et d’audace.

En dépit des difficultés, Rayman et ses camarades de l’équipe spéciale ont à cœur de réaliser l’attentat contre La Terrasse au jour demandé: le 22 octobre. C’est un vendredi. En fait, chaque vendredi soir, La Terrasse est archicomble.

Le plan, soigneusement réfléchi, mesuré, minuté, va se dérouler comme prévu, à la seconde près, au mètre près. Chaque homme de l’équipe est à son poste, prêt à accomplir très exactement sa tâche, mais prêt aussi à improviser si les nécessités l’exigent. 19h30:

Léo Kneler4, l’allure désinvolte, l’élégance discrète, le pas tranquille, se présente à la porte de l’établissement. Dans un allemand impeccable, il salue l’agent en faction. Il ouvre et lance vigoureusement une grenade dégoupillée au milieu de la salle. Ultra-rapide, il fait demi-tour et court vers Rayman, posté vingt mètres plus loin. Un inspecteur en civil a vu le geste de Kneler. Il le poursuit en sifflant, son arme braquée sur lui.

Les balles d’Alfonso5, invisible, surgissant comme par enchantement, l’arrêtent net. Il s’écroule. Le deuxième inspecteur s’élance alors derrière Alfonso. Il trouve face à lui Rayman qui, avec son sang-froid habituel, lui administre le même remède qu’à son collègue.

Pendant ce temps, la grenade explosait dans la salle, blessant sans doute des policiers. Ceux qui cherchaient à sortir se butaient aux tables, aux chaises, piétinant les corps étendus sur le sol, blessés ou morts. Les verres se renversaient. La panique était à son comble.

Dehors, l’agent de police a disparu. L’équipe spéciale, elle, s’est volatilisée par les rues entourant la Place de l’Etoile.

La deuxième opération est confiée au 3ème détachement. Elle vise le café-bar-salon situé à l’angle des rues de Hanovre et de Choiseul, tout près de l’Opéra et de la Kommandantur du Grand Paris.

A 20 heures, la salle est pleine d’officiers des différents corps d’armes, de membres de la Gestapo en uniforme ou en civil, de collaborateurs et trafiquants de tout poil, tous attablés, buvant le champagne en compagnie de dames galantes. La nuit commence à tomber, propice aux quatre francs-tireurs qui font le guet: les matricules 10 613, 10 293, 10 288 que je suppose être le responsable du groupe, et 10 611, le seul dont je connaisse le nom, le Breton Georges Cloarec6. Ils doivent tout à la fois passer inaperçus et être attentifs à tout ce qui survient de prévu ou d’inattendu.

Ils comptent encore une vingtaine d’Allemands qui pénètrent dans le bar d’où monte le bruit des rires. 20h25 : prêts à sortir leur pistolet automatique, deux francs-tireurs, dans l’ombre, surveillent non loin de la porte pour protéger deux grenadiers postés à l’angle de la rue, attendant l’ordre de l’attaque. A 20h30, le chef d’équipe donne le signal : immédiatement, nos deux grenadiers s’élancent vers la porte d’entrée, font irruption dans la salle au milieu de laquelle ils lancent leurs deux grenades, pour rebondir aussitôt à reculons vers l’extérieur.

Comme ce lieu de rendez-vous n’est pas réquisitionné par les troupes d’occupation, aucune protection particulière n’est prévue par la police ; il n’y a donc pas de policiers en tenue ou en civil. Le quartier n’en fourmille pas moins de militaires. La rapidité de l’attaque et de la retraite a été telle que les Allemands n’ont rien vus. Les francs-tireurs placés en défense n’ont pas eu à intervenir.

Avant même l’explosion des grenades, les quatre combattants, déjà loin, se fondent dans le noir des rues étroites ; ils les connaissent comme leur poche pour les avoir arpentées nombre de fois dans les jours précédents pendant l’élaboration du plan. Ils savaient de quelle promptitude il fallait faire preuve ici, à quelques centaines de mètres seulement de la Kommandantur !

D’après les renseignements recueillis à l’époque, l’explosion a produit un carnage sans précédent. Ce beau monde connut l’enfer. Au milieu d’une fumée dense jaillissaient les cris des femmes mêlés aux hurlements des militaires et des trafiquants. Tables bousculées, chaises renversées, blessés piétinés (principalement des femmes), panique générale vers la sortie. Les ambulances n’avaient pas commencé l’évacuation des blessés et des morts de l’avenue de la Grande-Armée que les francs-tireurs frappaient encore plus durement leur seconde cible près de l’Opéra. En tout, une trentaine de blessés et de morts furent transportés au cours de la nuit.

1 – Missak MANOUCHIAN, pseudonyme Georges,  matricule 10 300 est un Arménien, né le  1er septembre 1906 à Adyaman (Trurquie), célibataire sans enfant, Arménien,  tourneur sans travail demeurant 11 rue de Plaisance Paris 14ème,  commissaire militaire de la M.O.I., fusillé le 21 février 1944. Son portrait figue au centre de L’Affiche rouge.

2 –  27  à Châteaubriant, 16 au Bêle à Nantes et 5 au Mont-Valérien;    50 à Souge près de Bordeaux

3 – Marcel RAYMAN, pseudonyme Michel, matricule 10 305, est un juif de Pologne, né le 1er mai 1925 à Varsovie, tricoteur sans travail, demeurant officiellement 1 rue des Immeubles industriels mais résidant dans l’illégalité 58 boulevard Soult Paris 12ème sous le nom de Rougemont. Il militait depuis 1940 aux Jeunesses communistes juives dans le 11ème et a fait partie du 1er détachement de la M.O.I. avant d’entrer dans l’équipe spéciale. Fusillé le 21 février 1944. Son portrait figure à droite de Manouchian sur L’Affiche rouge.

4 – Léo KNELER  (parfois orthographié Kneller), pseudonyme Marcel, matricule 10318, est un antifasciste allemand.

5 – Celestino ALFONSO, pseudonyme Pierrot, matricule 10 161 et 10 608 est un Espagnol, né en 1916 à Ttuéro Azaba (Espagne), célibataire sans enfant, menuisier sans travail, demeurant 16 rue de Tolbiac Paris 13ème. Ancien combattant des Brigades internationales, dans l’illégalité depuis 1941, fusillé le 21 février 1944, son portrait figure à gauche de Manouchian sur L’Affiche rouge.

6 – Georges CLOAREC,  pseudonyme Marc, matricule  10 611 est un Français, né le  22 décembre 1923 à Saint-Lubin (Eure et Loir), célibataire sans enfant, ouvrier de culture sans travail, domicilié à Droisy mais résidant en fait 15 boulevard Lamouraux à Vitry/Seine sous le nom de LAURENT Philippe, fusillé le 21 février 1944.

Pour répondre à l’exécution de 11 résistants fusillés au Bêle en août 1943,

à l’issue du « procès » dit des 16

Mercredi 8 septembre 1943 – Une décision du CMN (Comité militaire national) fut transmise au commandement des francs-tireurs parisiens en vue d’exécuter plusieurs actions contre les troupes d’occupation dans la région parisienne pour répondre à l’exécution de onze otages à Nantes le 25 août.1

Contrairement à l’habitude, un délai de vingt-quatre heures seulement était laissé aux francs-tireurs pour préparer les actions.

Plusieurs équipes (sept, je pense) sont alertées d’urgence. Manouchian laissa à chacune, dans le quartier qui lui était imparti, l’initiative du choix de sa cible. Voici ce que les FTP-MOI ont accompli le même jour :

                Première équipe: à 12h45, à l’angle de la rue de la Chapelle et de la rue Dieumegard à Saint-Ouen, près du pont de chemin de fer Paris-Nord, Steva Arias2 lance sa grenade sur un camion de feldgendarmes, protégé par le Portugais 10 606, et les matricules 10315 et 10 016 dont les noms me sont inconnus.

                Deuxième équipe : Arturo3 et le matricule 10262 exécutent deux feldgendarmes, à Argenteuil.

                Troisième équipe : à Paris, dans le 5ème, les matricules 10293, 10 609 et 10 288 exécutent deux sous-officiers venant de la rue Saint-Jacques alors qu’ils s’apprêtaient à pénétrer dans la rue de la Harpe.

                Quatrième équipe : porte d’Orléans, rue de la Voie-verte (aujourd’hui rue du Père-Corentin), à 20 mètres du boulevard Jourdan et de la station de métro, l’objectif est un café exclusivement fréquenté par des soldats allemands. La salle est archipleine. C’est Kostantinian4 qui lance la grenade, moi qui suis sa défense.

Ce café fut ensuite fermé pendant plusieurs mois, le propriétaire ayant cru que l’attentat était dirigé contre lui. Le communiqué indique que cette équipe devait opérer dans le secteur de la place Clichy. A la dernière minute,  elle a préféré changer de terrain.

                Cinquième équipe : rue de la Convention, Slama Grzywacz5 et le matricule 10207 exécutent un soldat, puis deux cents mètres plus loin, quinze minutes après, un autre dans la rue de Vaugirard.

                Sixième équipe : Witchitz6 et Rouxel7 abattent deux soldats boulevard Masséna, près de la porte d’Ivry.

D’autres actions ont été signalées, aucun document ni aucun témoignage ne me permettent, hélas, de les confirmer.

Quoi qu’il en soit, la décision du CMN fut exécutée avec rapidité et succès par les francs-tireurs.

1- Dans une note, l’auteur indique: « C’est bien ce qu’affirme le rapport d’activité rendant compte de ces actions, sans que l’on puisse dire à quel événement exact il se réfère. » Il s’agit de toute évidence des onze résistants fusillés au stand de tir du Bêle, à Nantes le 25 août 1943, à l’issue du « procès » dit des 16.

2 -Steva ARIAS, pseudonyme Pacha, avait le matricule 607. Il était Espagnol

3 – ARTURO est le pseudonyme d’un Italien portant le matricule 10 241

4 – Alexandre KOSTANTINIAN, matricule 10 307, est un Arménien né en 1904

5 – Slama GRZYWACZ  est né en 1909 à Wolomin, en Pologne.  A l’âge de 16 ans,  il s’engage aux Jeunesses communistes. Persécuté par la police, condamné à cinq ans de prison, il s’enfuit en France et arrive à Paris en 1937 où il est hébergé par les Krasucki (également originaires de Wolomin). Il s’engage dans les Brigades internationales et part combattre en Espagne. Après la défaite républicaine, il est interné dans les camps de Gurs et Argelès mais réussit à s’évader. Sous l’occupation, il devient très actif dans le mouvement syndical clandestin de la fourrure et rejoint les FTP-MOI parisiens.

6 – Robert WITCHITZ, né le 5.8.1924 à Abscon (Nord), célibataire sans enfant, Français, manœuvre sans travail, il est domicilié 10 ruelle des Badicots à Ivry/seine, mais réside depuis 2 mois au 84 rue de Montreuil à Paris sous le nom de « Legros ». Il est connu au détachement sous le pseudonyme « René ».

7 – Roger ROUXEL, est né le 3.11.1925 à Paris 6ème, célibataire sans enfant, mécanicien, il est domicilié chez ses parents 135 voie Bacchus à Vitry/Seine, membre du détachement depuis mars 1943 sous le pseudonyme de Léon.

Source: Arsène Tchakarian, Les Francs-Tireurs de l’affiche rouge,  préface de Roger Bourderon,  Messidor-Editions sociales, 1986

L’Affiche rouge, arme de propagande de guerre et son détournement

Les armes de guerre ne se limitent pas aux fusils, canons, bombes, chars etc. La propagande est aussi une arme de guerre. C’était vrai hier, c’est aussi vrai aujourd’hui. L’Affiche rouge en est un excellent exemple. Mais son détournement était imprévu.

Le 20 octobre 1941, le lieutenant-colonel Hotz, chef de la Kommandantur est abattu à Nantes par un groupe de jeunes résistants communistes. Le lendemain, les murs de la ville sont recouverts d’une affiche rouge bilingue, dénonçant « de lâches criminels, à la solde de l’Angletterre et de Moscou », annonçant la décision de fusiller 50 voire 100 otages et appelant à la délation récompensée de 15 millions de Francs sous la signature du commandant militaire Otto von Stülpnagel.

L’affiche placardée à 15 000 exemplaires sur les murs de Paris le 22 février 1944 et dans les principales villes de France – l’urbaniste Paul Virilio se souvient l’avoir vue à Nantes en allant au lycée -, dès le lendemain de l’exécution des 23 combattants FTP – MOI  est d’une facture différente.

Publiée par le centre d’études antibolchéviques, elle est le point d’orgue d’une campagne de presse virulente qui cherche à instrumentaliser l’arrestation et le procès du groupe Manouchian pour discréditer la Résistance. L’effet dramatique est amplifié par rapport à l’affiche d’octobre 1941, par l’utilisation de portraits et la recherche typographique qui se veut percutante.

Un texte-slogan encadre la partie imagée. Les termes « libérateurs » et « libération » font partie du lexique de la Résistance, mais ils sont ici détournés. Dix médaillons présentent les portraits de dix des condamnés. Les photos les présentent mal rasés, hirsutes, pour provoquer un effet de peur sur le public. La mise en page est agressive, deux diagonales formant un V coupent la composition. Au centre, une flèche pointée sur Manouchian le désigne comme « chef de bande », terminologie qui confisque son engagement politique et lui confère un profil de criminel. On retrouve la couleur dominante rouge qui joue sur un double registre : rouge communiste et rouge sanguinaire pour cultiver l’ambiguité.

Les éléments de langage renforcent l’effet recherché : ce sont pour sept d’entre eux des juifs étrangers, Polonais, Hongrois, Italien, Espagnol, des communistes ou des rouges, des « judéo-bolchéviques ». La mention des noms cherche à provoquer un rejet xénophobe, antisémite et anticommuniste au sein de la population. La partie basse inventorie et quantifie les « crimes » qui leur sont attribués : photos d’armes, déraillement, sabotages, cadavre. 

L’objectif recherché de criminalisation de la Résistance est affirmé par la conclusion : « La libération par l’armée du crime ! ». Un tract reproduisant l’affiche au recto et un texte au verso(ci-dessous) est abondamment distribué dans le cadre de cette campagne de propagande

Effet boomerang :  voulue ignoble, elle est devenue noble.

Au fil des années, l’image de l’Affiche rouge s’est gravée dans la mémoire des Français, on la retrouve dans la presse, dans tous les manuels scolaires. C’est qu’« il émane de cette affiche une force que ses auteurs ne soupçonnaient pas » dit Adam Rayski, membre de la MOI, devenu historien.

L’affiche s’est retournée contre ses auteurs. Immédiatement des passants ont déposé des fleurs au pied des murs où elles étaient placardées, ou ont  inscrit « Morts pour la France » comme le note Aragon dans son superbe poème. Finalement la contradiction absolue entre l’objectif attendu et l’effet obtenu est totale.

L’affiche est devenue le symbole de la lutte des Résistants contre l’oppression nazie, mais aussi de l’apport des étrangers à la Résistance française.

Une fresque dans le 20e arrondissement de Paris

Missak Manouchian reste présent sur les murs de Paris, une fresque géante est visible dans le 20e arrondissement de Paris

Des graphistes ont consacré des portraits à Missak Manouchian, pris comme symbole du groupe qui a pris son nom après la fusillade de février 1943. Citons le pionnier du street art  Ernest-Pignon-Ernest, le graphiste C 215 ou encore Mustapha Boutadjine qui maîtrise l’art du collage.

Entrée au Panthéon de Missak et Mélinée Manouchian

Comme vous le savez, le président de la République a confirmé l’entrée au Panthéon de Missak et Mélinée Manouchian.

Cet événement aura lieu le 21 février 2024, date du 80e anniversaire de l’exécution des FTP- MOI du groupe Manouchian.

Nous ne pouvons que nous féliciter de cette décision qui reconnaît au plus haut niveau de l’Etat l’importance de la résistance communiste étrangère dans la Résistance.

Vous trouverez ci-après un lien sur les reportages diffusés ce week-end sur France 2 et FranceTV consacrés à cette panthéonisation,

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Les francs tireurs de l’affiche rouge

Les Francs-Tireurs de L’Affiche rouge

Le 21 février 1944, les nazis exécutaient au Mont-Valérien les héros de l’Affiche rouge. C’était l’hiver et la guerre basculait sur le front de l’Est. La France commençait à ne plus être la même. L’armée des ombres s’était renforcée. On parlait de préparer l’insurrection nationale, et de plus en plus du débarquement annoncé. Une affiche, tristement célèbre, placardée sur les murs de Paris et des villes de France, présentait les photos de dix hommes, désignés comme appartenant à « l’armée du crime ». Qui étaient-ils ?

I – « FRANCAIS DE PREFERENCE » – LA MOI
Dès les années 1920, les immigrés sont nombreux, appelés à participer à la reconstruction après l’hécatombe humaine de la Première Guerre Mondiale. La France est allée puiser à l’étranger les forces vives dont elle avait besoin. Dans les années trente, 3 millions de travailleurs immigrés ont rejoint la France, chassés par la misère, l’antisémitisme et la répression politique. Nombreux sont les immigrés antifascistes. Ils sont d’abord organisés dans la mouvance syndicale, dans la MOE (Main-d’œuvre étrangère) qui devient la MOI (Main-d’œuvre immigrée) à l’initiative du Parti communiste. Le principe: les travailleurs immigrés s’organisent sur leur lieu de travail, sans distinction de nationalité, tout en participant à des groupes de langues.
Sous la domination turque, 1 500 000 Arméniens ont été massacrés en 1915. Les Juifs de Pologne, d’Autriche, d’Allemagne connaissent les persécutions. En Europe, la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie, l’Italie, l’Espagne, le Portugal ont des gouvernements fascistes. Dans les années 30, la France est encore épargnée : elle est leur terre d’asile.
« Ces étrangers et nos frères pourtant », Aragon les nomme « Français de préférence », non de naissance. Dès le début de la guerre, ils s’engagent dans le combat. Dans leur pays d’origine, ils ont vécu le fascisme et les horreurs qu’il engendre. Ils savent. Le nazisme, ils connaissent. C’est même pour ça qu’ils ont fui leur pays, pour se réfugier en France. 132 000 se portent volontaires et se battent dans les Ardennes, sur la Somme et sur la Loire. Parmi eux, certains ont déjà participé aux Brigades internationales en Espagne.
LES DEBUTS: 1941 – 42
Après la défaite, comme l’ensemble de la population désorientée, abasourdie, ils ont connu le désarroi, l’incertitude. La Résistance s’est organisée, petit à petit, confusément, par tâtonnements. « Pour ces étrangers, surtout les anciens des Brigades internationales, la question « Faut-il résister ? » ne se pose même pas. Ils se regroupent entre membres de même communauté d’origine. » dit Arsène Tchakarian, ajoutant : « Au début 1941, avec quelques amis Arméniens, nous commençons à écrire sur les murs « Vive Paris », « A bas Pétain ». Des slogans visant directement les Allemands nous auraient valu, si nous étions pris, d’être fusillés immédiatement. Plus tard, on a jeté à la volée des tracts antihitlériens édités par le PC clandestin. Nous sommes passés à l’inscription « Mort aux envahisseurs ». Nous ne pouvions pas engager la lutte armée car nous n’avions pas d’armes. Fin 1941, nous nous sommes organisés en triangles constitués chacun de trois hommes de même nationalité ».
Depuis le mois de juin 1941, un jour sur deux, en moyenne, le détachement Manouchian frappe l’occupant. La guérilla urbaine, à coups de grenades lancées dans les hôtels et les restaurants réquisi-tionnés, de coups de feu sur les troupes et principalement les officiers supérieurs, vise à saper le moral des envahisseurs.
Si dès 1941 des actions armées sont exécutées, c’est avec du matériel de fortune: armes récupérées au moment de la débâcle, souvent rouillées. Les produits chimiques étant rares, la fabrication de bombes et d’explosifs est difficile. Ce n’est qu’au début de 1943 qu’une première livraison aura lieu, très insuffisante.
1942. Année très sombre. Année des grandes rafles de juifs, de résistants. Le Vel’ d’hiv’, Drancy, les déportations. Les camps de la mort. La MOI est désorganisée pour un temps. Beaucoup sont arrêtés. Mais nombreux sont aussi ceux qui choisissent la Résistance. En octobre, les rangs de la MOI se renforcent par un afflux de volontaires. L’armée allemande commence à subir de cuisantes défaites sur le front de l’Est. Le moral remonte chez les résistants qui ont hâte de pouvoir attaquer l’occupant les armes à la main.
« N’allez pas croire. Ce n’est pas de gaieté de cœur qu’ils tueront. Ils ne sont pas des tueurs. Ils ne sont pas des héros de cinéma à la gâchette facile. Ils aiment, ils respectent la vie. Ils sont jeunes, il veulent vivre. Leur combat, c’est pour sauver la vie qu’ils le mènent. Ils ont peur. Lorsqu’on voit ses camarades tomber à côté de soi, on ne trouve pas facilement le sommeil… Et le lendemain, il faut surmonter cette peur. Il faut recommencer à frapper. Risquer l’arrestation. La mort. » Arsène Tchakarian.
1943
« En cette année 1943, la stratégie, la pratique, l’organisation, les objectifs de la résistance communiste (…) sont bien connus: tendue vers le développement de l’action sous toutes ses formes – de la pétition à la grève et à l’action militaire – afin de préparer l’insurrection nationale, elle s’efforce de rassembler dans et pour la lutte, à tous les niveaux, les forces nationales, afin de hâter l’heure de la Libération. » analyse l’historien Roger Bourderon.
La première attaque est fixée au 17 mars 1943. Au cours de l’année, les actions des résistants se multiplieront. Enfin parviennent de Londres les premières livraisons d’armes, promises depuis de longs mois. Pas un arsenal ! Quelques grenades, quelques revolvers automatiques, une boîte de cartouches, quelques bâtons de dynamite et d’explosifs munis de leur dispositif de mise à feu. Armement insuffisant, et cette insuffisance coûtera bien des vies aux résistants.
A l’époque les Alliés parachutent des armes aux groupes gaullistes. Il faut une pression des responsables nationaux des FTP pour obtenir cette livraison d’avril 1943. Dans son livre Les FTP, Charles Tillon écrit: « Sur des centaines de parachutages en France, six seulement furent officiel-lement autorisés par le BCRA aux FTP qui pourtant grouperont en août 1944, 50 % des FFI. »
Une trêve est décidée d’avril à juin pour modifier la structure de l’organisation. Seuls sont recrutés des antifascistes, des communistes ou des syndicalistes sûrs. En avril 1943, Missak Manouchian est nommé commissaire militaire de la 1ère division FTP-MOI de la région parisienne avec mission de réorganiser les groupes de combat et prendre des mesures de sécurité.
Ses plans d’action sont minutieusement préparés, ils fonctionnent comme une horloge. Il reconstitue les triangles, mais en y mêlant plusieurs nationalités. A la tête de chaque formation, il place des spé-cialistes: Marcel Rayman est chargé de la formation des nouvelles recrues, Joseph Boczov devient responsable des déraillements de trains militaires, Abraham Lissner est responsable politique et du ravitaillement. En matière de sécurité chaque franc-tireur a désormais un pseudonyme et un numéro matricule. Entre francs-tireurs il est interdit de révéler son identité, son adresse, sa nationalité. L’anonymat sera strictement observé, au prix de dures contraintes. Les rendez-vous doivent avoir lieu dans la rue et non à domicile, avec des rendez-vous de repêchage éventuel. Les femmes ont pour rôle de se faire remettre les armes par un responsable, de les transporter sur le lieu de l’attaque, d’attendre et de les récupérer à un endroit convenu pour les ramener au dépôt. Seul le responsable du dépôt en connait l’adresse. Les femmes ne connaissent que le pseudo du responsable.
Afin de consolider l’organisation, la MOI politique constitue début juillet 1943 un nouveau triangle de direction : Missak Manouchian (alias Georges), commandant militaire, Joseph Dawidowicz (Albert) commissaire politique, Patriciu Mihaly (Patrick) responsable de l’armement.
Mi-juillet, l’équipe spéciale est créée en vue de l’exécution des actions les plus difficiles: Marcel Rayman en est le chef avec l’allemand Léo Kneler, l’espagnol Celestino Alfonso et l’italien Spartaco Fontano. Selon Arsène Tchakarian, les FTP-MOI parisiens étaient environ une centaine.
Les Types d’action
La propagande.
« Au début, notre activité consistait à faire de la propagande. On fabrique des petits journaux, des papillons. On essaie d’en coller partout » dit Robert Endewelt. « Il y a eu aussi les manifestations de rue. La première se situe le 14 juillet 1941, sur les Grands Boulevards. Une autre a lieu au mois d’ août 1941. Là, on subit les premières arrestations. Samuel Tyszelman et Henri Gautherot sont arrêtés. Ils sont fusillés quelques jours plus tard. »
« Je collais des papillons, je faisais des inscriptions à la craie sur les murs. Nous faisions des lancers de tracts sur les marchés, dans les cinémas de quartiers, à la porte des usines et dans les métros. » se souvient Paulette Szlike-Sarcey, résistante dans les Jeunesses communistes juives.
Quelques documents existent, notamment les rapports d’activité transmis chaque semaine par Manouchian au commandement national des FTP. Il avait déposé des copies dans des cachettes, récupérées après la Libération par sa femme, Mélinée. Elles font état de 72 actions exécutées entre le 17 mars et le 12 novembre 1943, mais en réalité il y en a eu une centaine. L’historien Stéphane Courtois fait état de « 229 actions de juin 1942 à la chute de novembre 1943 ». 90 à 100 combattants ont participé à ces actions, dont les femmes FTP chargées des transports d’armes et les responsables des dépôts d’armes.
Les sabotages.
Pour les FTP, le temps de l’inexpérience est passé. Les combattants se sont aguerris, ils disposent d’un certain matériel, les succès remportés attirent de nouvelles recrues, stimulent l’audace. Vers le milieu de 1943, les attaques se multiplient, presque tous les jours, parfois deux ou trois dans la même journée. Le sabotage des pylônes électriques à haute tension est un objectif majeur. Les usines réquisitionnées travaillaient pour la production de guerre allemande. Presque toujours, les actes atteignent leur cible sans faire de victimes parmi la population.
Pour tenter de désorganiser et démoraliser l’adversaire, les francs-tireurs effectuent des opérations de sabotage dans les usines. « On coupait des câbles électriques, on subtilisait des pièces de machine pour les immobiliser » se souvient Robert Endewelt.
Les attentats contre les officiers de la Wehrmacht.
Les plans du commandement militaire des FTP-MOI ont pour objectif d’abattre le plus possible de militaires, pour répandre parmi eux la panique et la démoralisation. Ils devaient se convaincre que partout et en toutes circonstances ils ne pouvaient plus être en sécurité. Les actions doivent toujours frapper les officiers, de préférence aux simples soldats. En deux mois, les troupes ont été si durement frappées que les soldats n’osent plus parader avec leurs médailles et les officiers ne se déplacent qu’en vêtements civils.
Dans les quartiers Montmartre et Lafayette, il y a de nombreux hôtels réquisitionnés afin de recevoir les permissionnaires, venus du front de l’est se reposer à Paris. L’attaque de l’hôtel Montyon, près des Folies Bergères, s’inscrit dans ce plan global de démoralisation. La guerre n’est pas triste pour tout le monde. L’ABC affiche Tino Rossi, André Dassary chante à Bobino, Charles Trenet passe à Sa Majesté. Les restaurants sont pleins, les maisons de passe ne chôment pas. L’attaque de l’hôtel Montyon (40chambres) est une réussite.
Le 7 juin 1943, 4 rue Maspéro dans le 16ème arrondissement, le général von Apt est exécuté par Spartaco Fontano, Marcel Rayman et Celestino Alfonso.
Le 28 juillet, l’équipe spéciale s’attaque au général von Schaumburg, commandant du Gross Paris,en somme « le Führer à Paris ». Remplacé à ses fonctions , il n’était pas dans sa voiture, mais le message a été transmis: les FTP ont osé s’attaquer à la voiture du commandant du Gross Paris!
Depuis le début septembre, Manouchian a chargé plusieurs francs-tireurs, dont Arsène Tchakarian, de surveiller les allées et venues de Julius Ritter, chef du STO, le Service du Travail Obligatoire, mis en place avec la complicité active du gouvernement de Vichy. Le 28 septembre 1943, avant 8 h du matin, Celestino Alfonso et Marcel Rayman sont en place près du 18, rue Pétrarque, dans le 16ème arrondissement. Plus bas, assis sur la selle de son vélo, une grenade dans la poche, Léo Kneler garde les vélos de ses deux compagnons. A 8 h 15, la voiture du Général arrive devant le portail en fer forgé du 18, le chauffeur militaire ouvre la portière, Ritter s’installe. La voiture démarre. Avant qu’elle ne pénètre dans la rue du Réservoir, Alfonso s’élance, tire plusieurs balles sur Ritter et son chauffeur. Blessé gravement, Ritter se réfugie sous une porte cochère. Le voyant, Rayman contourne la voiture et achève le criminel nazi. Rapidement les francs-tireurs enfourchent leur vélo er rejoignent Olga Bancic qui récupère les armes.
Toutes les actions n’ont été réalisées à la demande du commandement des FTP. Le 18 septembre 1943, à la demande des services secrets alliés, l’officier major de la Kriegsmarine Wallenher a été exécuté au Parc Monceau, à hauteur du 58 boulevard de Courcelles, 8ème arrondissement par l’équipe spéciale Célestino Alfonso, Léo Kneler, Marcel Rayman auxquels s’était joint Henri Karayan.
Plusieurs actions ont un rapport avec Nantes et la Loire-Inférieure.
Le 8 septembre 1943, sur une décision du Comité militaire national des FTP, plusieurs actions sont conduites dans la région parisienne, contre les troupes d’occupation pour répondre à l’exécution, le 25 août à Nantes, au champ de tir du Bêle, de 11 résistants condamnés à mort à l’issue du « procès » dit des 16.
Le même jour, sept actions sont menées à Saint-Ouen, à Argenteuil, à Paris dans le 5ème arrondissement, porte d’Orléans, Porte d’Ivry et rue de Vaugirard. Huit militaires de la Wehrmacht sont tués et d’autres sont blessés. Les FTP nantais sont vengés.
A la mi-octobre, le commandement militaire national des FTP demande aux FTP-MOI de préparer des actions spectaculaires contre l’armée d’occupation pour commémorer le 22 octobre, le deuxième anniversaire des fusillades des 27 de Châteaubriant, des 21 de Nantes et du Mont-Valérien ainsi que des 50 otages de Bordeaux.
Deux attaques sont organisées. D’abord contre un foyer de la Gestapo, avenue de la Grande-Armée. C’est un vendredi, la salle est archicomble, les hommes de la Gestapo, y viennent sans doute pour se délasser de leurs « rudes journées » ponctuées de filatures, interrogatoires et séances de torture. L’antifasciste allemand Léo Kneler se présente et dans un allemand impeccable salue le portier et lance une grenade dégoupillée au milieu de la salle.
Les ambulances n’avaient pas commencé l’évacuation des blessés et des morts de l’avenue de la Grande Armée que les francs-tireurs frappaient encore plus durement leur seconde cible, près de l’Opéra, à deux pas de la Kommandantur.
Les déraillements.
Les opérations de sabotage sur les voies ferrées se font en collaboration avec les cheminots résistants, qui informent le commandement des FTP du passage des convois militaires importants et indiquent l’endroit propice pour une action. Pour provoquer le déraillement, les FTP doivent écarter les rails sur une longueur de 6 à 10 mètres et placer une charge d’explosifs. Il faut faire en sorte que l’explosion se produise après le passage de la locomotive et des deux premiers wagons, ce qui laisse la possibilité aux mécaniciens, prévenus par leurs collègues, de sauter de la locomotive à temps. Joseph Bozcov, responsable de l’équipe des dérailleurs, a combattu dans les Brigades, ses qualités militaires sont telles qu’il a réalisé 14 déraillements en 4 mois, causant des dégâts importants.
« Les actions militaires ont surtout valu pour l’impact qu’elles ont eu sur l’opinion publique et pour leur capacité à la faire basculer. Elles ont été un facteur de la reconstruction de l’identité nationale. Leur importance est donc majeure. » dit l’historien Denis Peschanski.
La traque.
La dénonciation est l’un des dangers les plus redoutés des résistants. La police et la Gestapo trouvent toujours à recruter des éléments louches et à les infiltrer. Un exemple : Après l’arrestation de sa mère et son frère, envoyés via Drancy en camp de concentration en Allemagne, Lucienne Goldfarb dite « La Rouquine », est arrêtée par la police en janvier 1943 pour une affaire de droit commun. Un temps hébergée par Jacques Lipa, 21 rue Michel Lecomte (3ème arrondissement), elle n’ hésite pas à le dénoncer. Elle indique aux policiers que d’autres juifs – des communistes – habitent dans sa rue, rue des Immeubles-industriels. Elle y aurait conduit la police pour lui signaler un certain nombre de résistants. C’est à partir de là que commence la filature des Brigades spéciales, conduisant à la première vague d’arrestations en mars 1943, dont celle d’Henri Krasucki (Bertrand), arrêté le 23 mars puis, dans les jours suivants, d’une soixantaine d’autres jeunes résistants. H. Krasucki est déporté à Auschwitz par le convoi 55 du 23 juin 1043.
Au cours de l’année 1943, les actions des résistants se multipliant, les polices allemandes, aidées par les services de Vichy et la milice, unissent leurs efforts pour les traquer. L’arrestation des FTP-MOI de la région parisienne fut le fait, notamment, des inspecteurs des Renseignement généraux, fer de lance de la lutte anticommuniste. A l’époque, environ 200 inspecteurs composent la Brigade Spé-ciale, divisée en BS 1 et BS 2. Le 20 juillet 1943, l’inspecteur spécial Emile André de la BS 2 commence la traque de Marcel Rayman. Depuis des mois, dissimulé dans une camionnette, camouflé en ouvrier, en employé des PTT ou en clochard, il traque consciencieusement les « terroristes ». Parfois pour brouiller les pistes, il n’hésite pas, comme ses collègues, à revêtir l’étoile jaune.
La surveillance des frères Rayman, mènera à l’hécatombe entrée dans la légende sous le nom de « L’Affiche rouge », décimera cette brigade composée d’hommes et des femmes à l’accent étranger, débarqués en France quelques années plus tôt, fuyant les dictatures et le fascisme, combattant en Espagne, pour enfin se jeter dans la bataille contre le Reich.
La police est de plus en plus aux trousses des FTP-MOI. Manouchian ordonne aux combattants qui ne sont pas engagés dans une action de se disperser. Après l’arrestation de trois dérailleurs le 26 octobre sur la ligne Paris-Troyes, il ordonne la suspension des actes de sabotage sur les voies ferrées. Le 30 octobre marque l’arrêt total des actions de la division dirigée par Manouchian, à l’exception de celle de la rue La Fayette, fixée au 12 novembre, pour laquelle une dizaine d’hommes sont prévus. Sa finalité est différente : il s’agit d’attaquer une banque militaire afin de permettre aux francs-tireurs de s’éloigner de Paris, loin des poursuites de la police. Cette opération a échoué en raison de la présence inhabituelle d’un grand nombre de policiers et de militaires dans le quartier ce jour-là.
Depuis le début juin, les nazis et collaborateurs sont harcelés en région parisienne par les FTP-MOI qui ne sont pourtant qu’une centaine dont seulement 50 permanents au maximum. Pourtant ils ont réussi, en quelques mois, à abattre des personnalités éminentes, à détruire des installations industrielles, à désorganiser le trafic ferroviaire, à démoraliser l’armée d’occupation. Dès juillet la police réagit avec les moyens considérables dont elle dispose. Estimant sans doute que l’important dispositif de répression est insuffisant, l’état-major de la Gestapo dépêche à Berlin Carl Oberg, chef supérieur de la SS et de la police pour la France. Il en revient, début août, avec un « plan anti-terroristes ». Des policiers spécialisés sont venus de Berlin pour renforcer le dispositif. La police de Vichy, les miliciens de Darnand, les membres des partis fascistes de Doriot et Bucard prêtent main-forte, accroissant le nombre d’indicateurs.
La machine policière fonctionne alors implacablement pour traquer les résistants. Les rapports de police défilent entre les bureaux de la Kommandantur, de la Gestapo, 93 rue Lauriston, de l’Abwehr à l’hôtel Lutétia, des Renseignements généraux dirigés par le commissaire Lucien Rottée qui coiffe la Brigade spéciale 1.
Un fichier est constitué, classé comme suit:
1- les anciens combattants de l’armée républicaine espagnole,
2- les communistes,
3- les jeunes d’origine juives qui ont échappé aux rafles de 1942/43,
4 – les immigrés réfractaires au STO,
5- les travailleurs immigrés sans emploi d’après le registre des assurances sociales (auxquelles ils ne cotisent plus).

Un document révèle que les dossiers du Ministère des Affaires étrangères concernant les immigrés ont été livrés aux allemands dès leur arrivée en 1940.Ce n’est que très progressivement que les FTP perçoivent le déploiement de ce dispositif répressif. Dès septembre des filatures sont signalées, près du domicile, puis courant octobre sur les lieux des rendez-vous. La police préfère surveiller les FTP pour en savoir le plus possible et pouvoir en arrêter le plus grand nombre ultérieurement. Cette traque a amené les francs-tireurs à modifier la technique du rendez-vous dans la rue. Désormais, chaque FTP s’avance vers l’autre, mais sur le trottoir opposé, ce qui lui permet de voir si son collègue est suivi.

La mort aux trousses.

Courant octobre, le rythme des actions ralentit. Rappelons la composition du triangle de direction: Georges (Manouchian), Albert (Dawidowicz), Patrick (Mihaly). Leur supérieur hiérarchique, Roger (Boris Holban), assure la liaison avec la MOI politique.
« Un premier coup de filet intervient en mars 1943. Une cinquantaine de jeunes ont été arrêtés… Un deuxième coup de filet s’est abattu sur le secteur des adultes. Et le troisième s’est abattu sur le groupe Manouchian. » dit Robert Endewelt
Les historiens ont effectivement découvert trois filatures qui s’enchaînaient et avec les archives trouvées à la préfecture de police, ils ont pu reconstituer le travail des brigades spéciales des Renseignements généraux. Et mettre au jour le professionnalisme de la police. Face à 65 personnes, très jeunes pour la plupart, il y a environ 200 membres de la Brigade spéciale, triés sur le volet, expérimentés en matière de surveillance et de filatures et fortement dotés en primes et avantages divers pour chaque prise.
Depuis plusieurs jours, Manouchian – qui doit réglementairement rencontrer Mihaly et Dawidowicz deux fois par semaine, ne trouve Dawidowicz à aucun des rendez-vous, ni aux repêchages. Il redoute qu’il ait été arrêté. D’où, selon Arsène Tchakarian, le ralentissement des actions. A la mi-octobre, Mihaly l’informe de l’arrestation de Dawidowicz, qu’un policier résistant a vu dans les locaux de la préfecture de police, parlant de la MOI avec des inspecteurs « pas du tout sous la contrainte ou la torture ». C’est donc sur ses gardes que Manouchian se rend à la réunion du triangle, fin octobre, chez Mme Der Thomassian 58 rue de Clisson dans le 13ème arrondissement. Sont présents: Manouchian, Dawidowicz et Holban. La discussion semble orageuse, Mme Thomassian s’en étonne, car les réunions sont habituellement calmes. Selon A.Tchakarian et les témoignages recueillis par lui, Manouchian aurait demandé la dispersion de ses hommes pour échapper aux filatures. Dawidowicz lui aurait alors demandé la liste de ses hommes et leur adresse, ce qui était strictement contraire au règlement et aux règles de sécurité. D’autant que la police est à leurs trousses! Holban aurait appuyé la demande de Dawidowicz. Ce qui conforte Manouchian dans l’idée de la trahison de Dawidowicz et de la complicité naïve d’Holban, ainsi que dans sa décision d’ordonner l’arrêt des attentats et de ne garder auprès de lui qu’un groupe restreint.
Les francs-tireurs sont à bout de ressources. Depuis 3 mois la totalité de leur solde n’est plus versée. Faire vivre 50 permanents à 2300 Francs par mois est un exploit. Et il faut de l’argent pour prendre le train, trouver un nouveau logement. C’est pour cela qu’une ultime opération est décidée: celle du 12 novembre, contre la banque de la rue Lafayette.
Le 13 novembre Spartaco Fontano, Cesare Luccarini et Georges Cloarec sont arrêtés. Le 14 novembre, c’est le tour de Roger Rouxel, le 16 novembre de Marcel Rayman et Olga Bancic, le 17 novembre de Celestino Alfonso et Emeric Glasz, le 18 novembre de Joseph Boczov, le 20 novembre Arpen Tavitian et Salvadori. Entre le 17 et le 20 novembre, Amédéo Usseglio, Maurice Fingercwajg, Szlama Grzywacz et Jonas Geduldig et fin novembre, Tamas Elek sont à leur tour arrêtés.
C’est le 15 novembre que Missak Manouchian tombe entre les mains de la police à la gare d’Evry-Petit-Bourg, où il a rendez-vous avec son supérieur hiérarchique Joseph Epstein, alias Colonel Gilles, chef de tous les FTP de la région parisienne.
L’arrestation d’Epstein n’est pas divulguée par la police allemande. Sans doute la Gestapo espère-t-elle lui arracher des informations. Mais il n’a pas parlé, n’a livré aucun nom, pas même le sien. Il a été fusillé le 11 avril 1944 au Mont-Valérien.
Après ces arrestations, des membres du groupe continuent le combat dans les régions où ils ont pu se replier. Fait unique dans la Résistance, un régiment composé de partisans arméniens – dont des arméniens soviétiques incorporés de force dans la Wehrmacht – est créé et participe à la libération de la Lozère et du Gard, de Mende à Nîmes. A Lyon, les FTP-MOI locaux prennent part à l’insurrection de Villeurbanne et à la Libération de Lyon à la tête d’une compagnie qui a pris le nom de Manouchian. A la Libération, le drapeau tricolore du régiment arménien est cité à l’ordre de la Nation par le général De Gaulle.
Le procès.
Le 17 février 1944, une cour martiale allemande est réunie dans les salons de l’hôtel Continental. Une immense salle lambrissée d’or. Sur des chaises garnies de velours rouge, vingt-trois hommes et une femme sont assis, attachés deux par deux par des menottes, face à deux grandes flammes de guerre allemandes encadrant l’aigle, emblème du Reich, et un portrait du Führer, Adolf Hitler. A gauche: le procureur. A droite: les défenseurs. Devant les accusés: l’interprète. Somptueuse mise en scène pour un simulacre de procès destiné à impressionner l’assistance et persuader l’opinion publique qu’il s’agit de juger de dangereux bandits, « des étrangers » à la solde de Londres et de Moscou. Journalistes, photographes, cinéastes, personnalités, Français, Allemands et étrangers ont été invités. Le procès dit « des vingt-trois » sera abondamment retransmis par la presse et la radio.
Le président de la cour martiale affirme:  » Les services de surveillance allemands ont fait un travail admirable. C’est un grand succès d’avoir mis hors d’état de nuire un groupe particulièrement dangereux ».  » Il faut dire aussi que la police française a fait preuve d’un grand dévouement » ajoute-t-il, avant de rendre hommage à Joseph Darnand, fondateur de la Milice française « particulièrement résolu à combattre aux côtés des Allemands », ainsi qu’à ses miliciens.
Le verdict tombe le 21 février au matin: les vingt-trois sont condamnés à mort. Leur sentence précise qu’ils ont cinq jours pour présenter leur recours en grâce. Cette clause ne sera pas respectée; le jour même, à 15 heures, ils sont fusillés au Mont-Valérien ». Olga BANCIC, la seule femme du groupe, arrêtée le 16 novembre 1943, est déportée à la prison de Stuttgart après le procès et décapitée à la hache le 10 mai 1944, à quelques jours de son 32ème anniversaire.
execution_du_groupe_manouchian.jpg
L’exécution de combattants du groupe Manouchian, au Mont-Valérien, le 21 février 1944. Prise par un soldat allemand, cette photo a été authentifiée par Serge Klarsfeld.

QUI SONT LES 23 ?
Ce sont des résistants, incarcérés après leur arrestation en novembre et décembre 1943, interrogés, torturés quotidiennement depuis plus de trois mois, choisis par les bourreaux parmi des centaines d’autres emprisonnés, parce que membres d’une organisation, la MOI, composée essentiellement d’immigrés. En fait, il y a trois Français parmi les vingt-trois.
L’examen attentif de la liste des vingt-trois révèle que cinq d’entre eux, auxquels il faut ajouter le « colonel Gilles », Joseph Epstein, ont une expérience militaire qui s’est forgée dans les Brigades internationales en Espagne : Joseph Epstein, Celestino Alfonso-Matos, Joseph Boczor, Jonas Geduldig, Szlama Grzywacz, Stanislas Kubacki. Les anciens brigadistes constituent l’élite de la résistance communiste armée. Charles Tillon, futur responsable du Comité militaire national dit:  » La région parisienne ne comptait pas 50 combattants aptes à se servir d’une arme au printemps 1941. »
plaque_commemorative_groupe_manouchian.jpgL’AFFICHE
L’affiche fera la gloire paradoxale du groupe Manouchian. Outre la publicité exceptionnelle faite au procès, pendant sa durée et après, une affiche rouge est placardée sur les murs de Paris et partout en France. L’urbaniste Paul Virilio se souvient de l’avoir vue sur les murs de Nantes où il a passé son enfance.
En médaillon, le portrait de dix des victimes: visages de souffrance que les bourreaux veulent montrer menaçants. En regard, leurs noms, noms « étrangers », même lorsqu’il s’agit du Français Rober. Witchitz, qualifié pour la circonstance de « Juif polonais ». « Juif, Arménien, communiste, rouge, chef de bande, criminels professionnels, armée du crime ». Tels sont les éléments de langage véhiculés. Les visages et les mots doivent éveiller la peur, persuader que la Résistance est le fait d’une poignée d’étrangers ennemis de la France.
Cette grossière opération d’intoxication se retournera contre ses auteurs. Il s’agit d’un échec absolu de la propagande nazie. Le rejet de l’occupant est quasi unanime. Les Allemands essaient de stigmatiser la résistance en lui donnant une figure juive et étrangère. Or l’affiche va susciter un mouvement de sympathie envers les personnes qui se battent contre l’occupant. Elle va faire prendre conscience à la population que des résistants étrangers se battent pour la libération de la France. « Voila une affiche de propagande nazie qui devient le symbole de la résistance des étrangers en France.(…) Je trouve ce retournement assez fantastique. » affirme l’historien Denis Peschanski. Loin d’inspirer la réprobation, l’affiche suscite de courageuses prises de position. Au bas des murs où elle sont collées, des fleurs sont déposées. Sous la photo des victimes, les mots « Mort pour la France » sont écrits en cachette. L’affiche rouge ne fait pas peur. Au contraire, elle renforce la haine contre l’occupant.
L’Affiche rouge est maintenant entrée dans l’Histoire comme symbole des 23 du groupe Manouchian.
Tous les rescapés de la MOI ont pris la décision de s’engager comme volontaires en formant un régiment FFI, et le bataillon 51/22 dans lequel s’est constituée la compagnie Marcel-Rayman.
Ci-dessous, reproduction sous forme de tract de L’Affiche rouge (recto) et du texte l’accompagnant (verso).
l_affiche_rouge.jpgtract_de_haine_absolue.jpg

Sources
Arsène TCHAKARIAN Les Francs-Tireurs de l’Affiche Rouge Editions sociales / Messidor 1986
François COUDERC Les R.G. sous l’Occupation Olivier Orban 1992
Hors série de L’Humanité et DVD La traque de l’Affiche rouge de Jorge Amat et Denis Peschanski
Charles TILLON Les FTP Julliard 1962

Répondons présents aux cérémonies

en hommage aux FTP fusillés à Nantes en 1943

Le contexte que nous vivons appelle à une forte participation aux cérémonies de janvier et février dédiées au 81ème anniversaire. Le fond de l’air effraie : la démocratie se délite, les conquis sociaux sont bafoués, l’extrême droite gagne du terrain, la surenchère sur l’immigration attise les haines.

Il s’agit d’abord de rendre hommage aux fusillés de 1943, ces FTP nantais et nazairiens qui se sont levés pour combattre la barbarie nazie, mais aussi comme ils l’ont exprimé dans leurs lettres, pour de meilleurs lendemains après avoir libéré le pays, ces « jours heureux » qu’affichait le programme du CNR, dont 2024 marquera le 80e anniversaire.    

Hommage aux FTP fusillés à Nantes en 1943                                 

Le « procès » des 42 est le plus important procès en France occupée par le nombre d’accusés et de condamnations. Il est symbolique de la politique de répression menée par l’Occupant et le gouvernent de Pétain contre les résistants. Ils voulaient les transformer en criminels. Après les premiers massacres de masse d’octobre et décembre 1941, les FTP se sont mis en action. Nantes est alors au firmament de la lutte armée. A l’été 1942, 143 résistants communistes ont été arrêtés. Du 15 au 28 janvier, c’est un tribunal militaire allemand qui en juge 45 à Nantes, dans une parodie de procès à grand spectacle. A l’été 1943, un second procès juge 16 résistants portant le total des fusillés à 50, parmi lesquels 5 Républicains espagnols. 7 FTP sont déportés dont 3 femmes. Ces procès ont eu un retentissement important en France. Après la défaite de la Wehrmacht à Stalingrad le 2 février, la création du CNR le 27 mai : « Hitler n’est plus invincible » ! 

Etrangers et nos frères pourtant

Ces cérémonies seront l’occasion de rappeler le rôle décisif de milliers d’étrangers dans la Résistance française et les combats pour la Libération de notre pays. Nombre d’entre eux sont morts pour la France, tombés pour un idéal universel de justice et de paix.  

C’est le cas des Espagnols après la Retirada et leur exode sur les routes de France jusqu’à notre département, ou d’antifascistes italiens comme Paolo Rossi. Nous leur rendrons justice, un mois avant l’entrée au Panthéon de Mélinée et Missak Manouchian. Au moment où l’histoire dérape avec la loi « asile-immigration » qui torpille les piliers porteurs de notre pacte républicain, hérité du Conseil national de la Résistance.

Ils symbolisent une conception ouverte de la nation française, composée de citoyens d’origines diverses, réunis par les valeurs de la République.

Le Comité départemental du souvenir a conçu un programme commémoratif comprenant plusieurs initiatives :

Samedi 27 janvier                                     

*Nantes – à 10h, au champ de tir du Bêle, rue Claude et Simone Millot, avec la participation de la classe de 3ème D du collège Simone Veil et des artistes Claudine Merceron et Martine Ritz.

*Sainte-Luce/Loire – à 14h30, place Jean Losq

Hommage à Jean et Renée Losq avec la participation de l’ARAC. 

Dimanche 28 janvier

Divatte/Loire – La Chapelle Basse-Mer – à 11h cimetière

Hommage aux Républicains espagnoles                                                      

 Dimanche 25 février                                                                                     

*Rezé – à 10h30 square Jean Moulin, Monument aux morts (place Roger Salengro) et cimetière Saint-Paul.  

Hommage aux FTP rezéens

Le dimanche 12 février 2006 à la Chapelle Basse Mer
Les Espagnols dans la résistance nantaise
Alfredo Gomez Ollero Capitaine de l’armée Républicaine Espagnole (document familiale)

Malgré l’éloignement géographique de la frontière, un nombre important de rescapés de la guerre civile espagnole sont arrivés dans la Basse-Loire après 1939, entre 1500 et 2000 selon les recensements de l’époque. Parmi eux, une forte proportion de militants pour qui la lutte contre le fascisme continue sur le sol de France, d’où leur engagement dans la Résistance.
Parmi ces réfugiés, les communistes sont sans aucun doute les mieux organisés, forts de leur expérience acquise durant leurs trois ans de lutte contre les franquistes, mais ils sont beaucoup plus fichés encore que leurs camarades français. En plusieurs rafles qui se succèdent de juin à novembre 1942, la police de
Vichy arrive à arrêter et interner 88 Espagnols. L’organisation clandestine du P.C.E. est totalement démantelée. Un certain nombre de ces résistants sont envoyés sur Paris pour être jugés par des tribunaux d’exception, beaucoup seront déportés à Mauthausen, Dachau, d’autres enfermés dans les camps de Voves ou Rouillé, et cinq d’entre eux resteront emprisonnés à la prison Lafayette de Nantes afin de comparaître au «Procès des 42» dont le but est de prouver que le «terrorisme» est le fait de «guérilleros» étrangers, à la solde de Moscou.
Ce procès inique, qui se déroule en janvier 1943 au Palais de Justice de Nantes, doit démontrer l’existence de ce complot communiste et en même temps impressionner la population. Alfredo Gomez-Ollero,
Benedicto Blanco-Dobarro, Miguel Sanchez-Tolosa, Ernesto Prieto-Hidalgo et Basilio Martin figurent au banc des accusés.
Malgré la minceur des griefs, surtout pour les trois derniers, le tribunal de guerre nazi n’hésite pas à les envoyer à la mort, aux côtés de 32 Français. C’est le 13 février que les cinq Espagnols sont fusillés au Bêle à Nantes puis inhumés dans le cimetière de La Chapelle-Basse-Mer.
Le « carré des Espagnols » a été entretenu régulièrement par les édiles de la commune, l’UNC et Madame Giraudet. Le Comité du Souvenir a toujours honoré leur mémoire, inscrivant depuis 2003 ce pèlerinage annuel à son calendrier. Mieux, depuis 2004 il a pu établir le contact avec les familles des cinq fusillés. Celles-ci ont pu venir se recueillir à La Chapelle-Basse-Mer. Une plaque a été apposée sur la maison natale d’AlfredoGomez Ollero dans le village galicien de Paderne à l’initiative de l’association les Amis de la République. La mémoire de ces résistants a pu ainsi être réactivée des deux côtés des Pyrénées.
Alain BERGERAT
historien

Champ de tir du Bèle à Nantes

TRIBUNE LIBRE PARUE DANS « L’ HUMANITE » du 4 Août 2006

En mémoire des « 42 » de Nantes

Ils ont été trimbalés de camp en camp, puis dispersés aux quatre coins de la France, le plus souvent embrigadés au sein des CTE (compagnies de travailleurs étrangers, qui deviennent en 1940 les GTE, groupements de travailleurs étrangers), et c’est ainsi qu’un nombre important de ces émigrés espagnols atterrissent dans la Basse Loire. D’après des recensements de l’époque, ils seraient entre 1 500 et 2 000, employés pour nombre d’entre eux par l’organisation Todt, qui construit alors le mur de l’Atlantique. C’est pourquoi Saint-Nazaire offre la concentration la plus importante de ces réfugiés espagnols, 250 rien que pour le camp Franco, à Gron, sur la commune de Montoir-de-Bretagne. À Nantes, ils sont sans doute au plus une petite centaine, beaucoup plus dispersés dans l’agglomération. Parmi eux, une forte proportion de militants pour qui la lutte contre le fascisme continue sur le sol de France. Souvent sans aucune nouvelle de leurs familles, isolés dans un pays dont ils ne comprennent pas encore très bien la langue, ils ont su garder dans la clandestinité leurs réseaux de solidarité et de lutte. Parmi ces réfugiés, les communistes sont sans aucun doute les mieux structurés.

La police de Vichy, qui les a particulièrement à l’oeil, nous permet de tout connaître, ou presque, de leur organisation clandestine. C’est sans grande difficulté, grâce à une filature efficace, que deux militants, Bautista Lopez et Celso Diaz, sont arrêtés en venant récupérer en gare de Nantes les colis de journaux que leur envoie la direction parisienne. Ils sont les premières victimes d’une série de rafles qui se succèdent de juin à novembre 1942 et qui se soldent au total par l’arrestation et l’internement de 88 Espagnols. Toute l’organisation clandestine du PCE s’en trouve démantelée. Un certain nombre de ces résistants sont envoyés à Paris pour être jugés par des tribunaux d’exception, beaucoup seront déportés à Dachau, Mauthausen, d’autres enfermés dans les camps de Voves ou Rouillé, et cinq d’entre eux resteront enfermés à la prison Lafayette de Nantes afin de prouver à la population que le « terrorisme » est le fait de « guérilleros » étrangers, envoyés par Moscou.

La presse collaboratrice exulte. Les Espagnols ne sont pas les seuls concernés par cet appel à la répression : Italiens, Russes, Polonais sont aussi visés, sans parler bien sûr des communistes nantais. Mais il s’agit avant tout de prouver à la population que ce sont ces étrangers qui, comme le dit à la même époque le maire, Gaétan Rondeau, « constituent un danger permanent ». Le procès inique qui se déroule en janvier 1943 au palais de justice de Nantes, baptisé plus tard « procès des 42 », doit démontrer l’existence de ce complot communiste, en même temps qu’il vise à impressionner la population. Cinq Espagnols figurent au banc des accusés : Alfredo Gomez-Ollero et Benedicto Blanco-Dobarro, en tant que chefs de l’Organisation spéciale, Miguel Sanchez-Tolosa, Ernesto Prieto-Hidalgo et Basilio Martin, comme simples membres du groupe de Blanco-Dobarro. Malgré la minceur des griefs, surtout pour les trois derniers, le tribunal de guerre nazi n’hésite pas à les envoyer à la mort, aux côtés de 32 Français.

Le 13 février 1943, les cinq Espagnols sont fusillés au champ de tir du Bêle, puis inhumés dans le cimetière de la petite commune de La Chapelle-Basse-Mer, aux côtés de 12 Français dont les corps réintégreront plus tard les lieux de sépulture souhaités par leurs familles.Champ de tir du Bèle à Nantes

Cette histoire ne constitue qu’une des nombreuses pages du livre d’or de la Résistance, mais son devenir dans la mémoire mérite d’être évoqué et peut être retenu comme exemple significatif des jeux et des enjeux entre histoire et mémoire, illustrant aussi bien les aléas de la mémoire française que ceux de la mémoire espagnole, avec des décalages propres au devenir spécifique de chacun des deux pays.

Restons tout d’abord de ce côté des Pyrénées. La tombe des cinq résistants espagnols aurait très bien pu se trouver à l’abandon et sombrer dans l’oubli. Mais elle a été entretenue régulièrement par les édiles de La Chapelle-Basse-Mer, ce dont il faut leur rendre hommage.

Quant au Parti communiste de Loire-Atlantique et aux organisations qui gravitent autour de lui, en particulier le Comité du souvenir, ils honorent la mémoire de leurs camarades espagnols depuis 2003, inscrivant désormais ce pèlerinage annuel à leur calendrier, même s’il ne revêt pas l’ampleur de l’hommage rendu aux martyrs emblématiques de la résistance communiste, ceux de Châteaubriant.

Mais, depuis quelques années, la volonté d’intégrer cette cérémonie des otages de Châteaubriant dans la perspective plus large d’un hommage à tous les martyrs de la Résistance, la nécessité aussi de dépasser la simple mémoire pour revenir à l’histoire ont conduit à diverses initiatives, dont la mise en place d’un nouveau collectif, dit du « procès des 42 », et l’organisation d’un colloque qui a permis de remettre en lumière des résistants communistes dont le souvenir tendait quelque peu à s’effacer, et parmi eux les cinq Espagnols.

Jean Chauvin, en publiant les carnets que son père envoyait en cachette à sa mère du fond de sa prison, nous a appris qu’il partageait sa cellule avec quatre Espagnols. Et en 2004, suite à la victoire de la gauche aux élections espagnoles, le Collectif du procès des 42 eut l’idée d’envoyer aux autorités de Madrid un avis de recherche pour tenter d’établir le contact avec les familles de ces cinq fusillés. C’est ainsi que, très vite, deux premières familles se manifestèrent, des familles qui ignoraient tout de leur parent, frère, père, grand-père ou oncle, depuis son départ d’Espagne. Tout au plus avaient-elles été informées du décès, mais elles ignoraient l’activité de résistant, le procès, l’exécution et, bien sûr, le lieu de la sépulture.

La venue de ces familles à Nantes et leur recueillement sur les lieux où leur ancêtre avait été exécuté ou enterré ont donné lieu à des scènes émouvantes. Dans la foulée, le carré du cimetière de
La Chapelle-Basse-Mer fut remis à neuf, et une sculpture, réalisée par le plasticien d’origine allemande Ekkehart Rautenstrauch et payée par une souscription volontaire, fut inaugurée le 12 février 2006, en présence des deux filles d’Alfredo Gomez-Ollero, de la soeur de Miguel Sanchez-Tolosa et d’une foule de 400 personnes environ.

Un banquet amical put ensuite réunir près de 200 convives, parmi lesquels d’anciens voisins de ces résistants venus évoquer leurs souvenirs, comme Madeleine Farge, qui habitait près d’Alfredo, à Doulon, et qui l’a reconnu sur une photo de la presse locale. Elle a pu ainsi témoigner du temps où il travaillait à la construction de la gare de triage ferroviaire du Grand-Blottereau.

Autre moment fort de cette journée quand Miguela, la soeur de Miguel Sanchez-Tolosa, fit part de sa volonté de laisser son frère reposer en cette terre française, au milieu de ceux qui ne l’avaient jamais oublié, plutôt que de le rapatrier en pays valencien, où la droite nationaliste a repris les rênes de la province. Beaucoup d’émotion, beaucoup de larmes aussi.

Cette belle histoire nous rappelle ce qu’a pu être la Résistance, loin des images stéréotypées qu’on en donne trop souvent. Une belle illustration aussi de ce qu’a été et de ce que peut être encore le véritable internationalisme.

Enfin, dernier moment non moins émouvant, mais plus significatif encore sur le plan politique, cette histoire a enclenché en Espagne un processus d’activation de la mémoire des combattants de la guerre civile. Alors que la génération précédente semblait souhaiter avant tout l’oubli, aujourd’hui les petits-enfants veulent savoir. Les Espagnols prennent ainsi le relais des organisations françaises. Au printemps 2006, à l’initiative d’un collectif des « amis de la République », dans le village galicien de Paderne, une plaque a été posée sur la maison natale d’Alfredo Gomez-Ollero, en présence de la télévision et des autorités de la province de Galice. À Ribadavia, près d’Orense, un colloque a évoqué la vie de Blanco-Dobarro, en présence de représentants du collectif nantais. La presse espagnole semble enfin découvrir une guerre qu’elle a si longtemps occultée. Suite aux avis de recherche qu’elle a publiés, des témoignages ont pu être recueillis, comme celui de cet homme de quatre-vingt-six ans qui avait appartenu au même commando qu’Ollero sur le front de Madrid.

À l’image de ce qui se met en place un peu partout dans la péninsule, un véritable travail de mémoire et d’histoire se met en place pour sortir de l’oubli cette page d’histoire. Des archives nantaises ont été déposées à Madrid et peuvent laisser augurer d’une fructueuse coopération entre Espagnols et Français pour mieux connaître cet épisode tragique d’une histoire qui nous est en grande partie commune, et qui appartient aux pages les plus glorieuses du combat pour la liberté et pour la dignité de l’homme.

(Texte de Alain Bergerat, historien, et Carlos Fernandez, membre du Collectif du procès des 42).